1. L'école primaire.

 

Avertissement : Les noms des enseignants cités ne sont pas ceux des personnes réelles qui ont inspiré ce récit. A l'exception des deux portraits ci-dessous, les photos qui illustrent cette page n'ont pas été prises dans l'école primaire que j'ai fréquentée. 

L'origine des illustrations et les sources sont indiquées en bas de la page. 

 

A l'école primaire.

 

A gauche, à 5 ans, dans la section enfantine mixte de l'école des filles.

 

 

 A droite, à l'âge de 8 ans à l'école des garçons.

 

C'est à l'automne 1950, au cours de ma cinquième année, que j'ai fait ma première rentrée scolaire. Comme il n'existait pas d'école maternelle dans mon village, je fus accueilli dans la section enfantine mixte de l'école des filles, tenue, Concordat de 1801 oblige, par des religieuses de la congrégation des Sœurs de la Divine Providence de Ribeauvillé. Cette classe devait dégrossir les petits sauvageons que nous étions et leur inculquer les premières notions de la langue française. Ensuite, les sœurs nous garderaient encore pour le CP et le CE1.

C'est ainsi que je tombai sous la férule de Sœur Imelda pour trois années pendant lesquelles je commençai à apprivoiser la langue française et à m'initier à la lecture et à l'écriture. Cependant, je ne pris pas véritablement conscience d'être à l'école. Mon esprit enfantin ne la distinguait pas de l'église, tant en raison de l'habit de Sœur Imelda que de son infatigable zèle religieux. Docile et malléable, j'assimilais conjugaisons et tables de multiplication de la même manière que j'absorbais le credo de la religion catholique.

Sur l'apprentissage du français, voir : "C'est chic de parler français"

 

 

 

L'ardoise sur laquelle l'écolier traçait ses premières lettres avec un "crayon d'ardoise" avant de les effacer avec le chiffon attaché au cadre par une ficelle.

J'ai appris à lire avec ce manuel qui  utilisait la stricte méthode syllabique. 

 

En octobre 1953, je traversai la cour pour passer de l'école des filles à celle des garçons, dans la classe de M. Liebmeister, seul enseignant laïc du village. Sa classe rassemblait une trentaine de garçons de 8 à 14 ans, échelonnés sur cinq niveaux depuis le CE2 jusqu'à la classe de fin d'études.

A ce moment-là, je ne connaissais guère M. Liebmeister. C'était un homme de trente-cinq ans, marié et père de deux enfants, à la mise soignée, conformément à la figure d'un instituteur de l'époque. Il ne se montrait que méticuleusement peigné, la raie impeccable sur le côté gauche et les cheveux ramenés vers la droite dans un savant mouvement d'ondulation. Toujours cravaté, il affectionnait les costumes bleus ou gris ; à la poche de poitrine de son veston brillait le symbole de sa charge, l'agrafe dorée de son stylo-plume. D'un abord réservé, on ne le voyait que rarement dans les rues du village, marchant avec une certaine difficulté en raison d'une blessure mal soignée à la cheville qui le faisait légèrement boiter. Homme de culture, féru de musique, préférant la compagnie des livres à celle de ses semblables, son profil d'intellectuel détonnait dans un environnement où régnait le travail manuel. Il ne fréquentait le café du village, centre de la vie sociale, que trois ou quatre fois l'an, dans le cadre de sa fonction de secrétaire de mairie. Selon la tradition, à l'issue d'un mariage civil, le nouveau couple invitait le maire, le secrétaire de mairie et les témoins à arroser l'événement. M. Liebmeister honorait poliment l'invitation, avant de s'éclipser furtivement. Sa pratique religieuse était tout aussi discrète. Le dimanche, il s'obligeait à un acte de présence minimal à la messe pour ne pas choquer la population. Arrivant lorsque l'office était déjà commencé, il s'esquivait dès l'entame du chant final. Son domaine, c'était le bâtiment de la mairie-école. C'est là qu'il s'épanouissait : au rez-de-chaussée la salle de classe, à l'étage le logement de fonction contigu aux locaux de la mairie et, jouxtant la cour de récréation, le jardin potager amoureusement soigné par son épouse. On ne lui connaissait qu'une faiblesse, la cigarette, rarement absente de ses lèvres. Sa dépendance à la nicotine était telle que pendant les années de guerre où il enseignait dans un village de l'Ardèche, il cultivait lui-même son tabac pour en pallier la pénurie due à l'Occupation.  

Équipement de base de l'écolier des années 1950 : le cartable à bretelles et le plumier en bois. Dans celui-ci, il rangeait le porte-plume et les plumes métalliques du type "sergent-major." 

 

En ce jour de rentrée scolaire, à huit heures moins cinq, revêtu de la blouse grise des hussards de la République du XXe siècle, M. Liebmeister monta les quatre marches du perron et frappa dans ses mains. Les élèves qui s'égaillaient dans la cour se rangèrent par deux devant l'escalier par ordre de taille ; je compris que nous, les nouveaux, devions nous mettre tout devant.

Je pénétrai dans ma nouvelle salle de classe, le cœur plein de préventions. D'aussi loin que j'aie pu me souvenir, je n'avais dans ma courte existence, rencontré de la part des adultes, parents, curé, religieuses, tous prompts à semoncer et à punir, que rugosité et inclémence. Je m'attendais de la part de ce nouveau maître à toutes les avanies… qui ne vinrent pas !

De M. Liebmeister émanait une autorité tranquille mais imposante. Il tenait dans sa main droite une longue règle de bois carrée baptisée "Le rangeur" qui conférait à ses paroles et à ses gestes un pouvoir de persuasion irrésistible. Lorsqu'il donnait des instructions, montrait des consignes écrites ou désignait un élève, chacun comprenait l'ordre sans que "Le rangeur" ait touché quiconque.

D'abord incrédule puis rapidement émerveillé, je découvris que M. Liebmeister n'élevait que rarement la voix. Il ne tempêtait pas, n'invectivait pas, ne nous menaçait pas des châtiments divins. Non, il formulait des règles simples et claires, et dès lors qu'on les respectait, se montrait calme et bienveillant. Bientôt je fus gagné par un sentiment jamais éprouvé jusqu'alors : celui d'une merveilleuse sécurité fondée sur la confiance dans l'enseignant. Ainsi il était possible qu'un adulte exerce son autorité avec sérénité et justice ! Pouvais-je donc envisager un avenir sans terreur ?

En quelques heures, M. Liebmeister avait remis mon sort entre mes mains : de ma conduite seule dépendrait mon bien-être dans sa classe. Aussitôt, je sus que je serais un élève appliqué et obéissant qui coulerait des jours heureux sur les bancs de l'école. Dès lors, je me mis à l'aimer, cette salle de classe, qui désormais serait pour moi le havre où je pourrais, pour quelques heures par jour, me sentir à l'abri de la rudesse, de l'arbitraire et de l'irrationnel qui accablaient mon quotidien.

Pour le marmot que j'étais, la salle de classe était une vaste pièce aux murs revêtus d'une peinture vert clair fatiguée. Quatre grandes fenêtres l'éclairaient plein sud ; des rideaux noirs permettaient de se protéger du soleil trop ardent l'été ou trop rasant les après-midi d'hiver. Le plafond, d'où pendaient des luminaires en forme de globes blancs, me semblait incroyablement haut comparé à celui de la maison paternelle qu'un adulte pouvait toucher de la main. Son enduit blanc était parcouru de fissures que les élèves rêveurs suivaient du regard. Sous nos pieds, le plancher de chêne craquait sous les pas du maître sans que personne n'y fasse plus attention. Au fond de la pièce, un poêle à bois alimenté par des bûches que les plus grands élèves cherchaient par brassées dans les combles du bâtiment.

Trois rangées de tables à deux places s'alignaient dans la salle de classe, des bureaux d'écolier entièrement en bois, dont le banc était solidaire du pupitre. Le plan de travail incliné se prolongeait par une tablette horizontale percée de deux emplacements pour les encriers en porcelaine blanche et creusée d'une rigole où l'on mettait le porte-plume et les crayons. Nous déposions nos cartables à nos pieds après avoir rangé les livres et les cahiers dans le casier aménagé sous la table. Si l'on voyait encore sur les pieds du meuble quelques traces du vernis originel, les bancs, lustrés par plusieurs générations de fonds de culotte, étaient lisses et clairs. Par contre, le pupitre était noirci, imprégné d'innombrables taches d'encre que de vaines tentatives de nettoyage avaient étalées sur toute la surface du bois.

 

 

 

 

 

Table de travail de l'écolier : au temps des plumes et des encriers, le buvard était indispensable. 

 

 

 

Devant nous s'élevait sur son estrade le bureau du maître, encadré par deux lourds  tableaux noirs réversibles montés sur des piétements en bois massif. Des pitons plantés dans le mur  supportaient une règle d'un mètre, une équerre et un rapporteur de couleur jaune, ainsi qu'un imposant compas à la pointe menaçante. Par terre, une corbeille à papier en fil de fer tressé attirait ceux qui aimaient se dégourdir les jambes sous prétexte d'y jeter une feuille froissée ou de vider leur taille-crayon. Dans l'angle de droite, sur une armoire partiellement masquée par le tableau, trônait un globe terrestre. J'aurais aimé le contempler de près et d'un mouvement de l'index lui imprimer une rotation autour de son axe incliné. Chaque matin, le maître venait prendre dans l'armoire la bouteille d'encre bleu foncé munie d'un bec verseur recourbé. Quand il venait remplir mon encrier, j'aimais voir couler le liquide sombre qui dégageait une odeur entêtante jamais retrouvée depuis.

Mais plus que le mobilier, c'étaient les cartes et les planches didactiques garnissant les cloisons qui attiraient mon regard. A cette époque sans télévision et sans magazines, je souffrais d'une telle faim d'images que n'importe quelle photo, n'importe quelle gravure, n'importe quel chromo excitait mon intérêt. Ces représentations aiguillonnaient les deux besoins qui m'habitaient, l'appétit de savoir et la soif de m'évader de mon univers étriqué.

Nombre de cartes et d'illustrations me parlaient de la France. C'était mon pays, mais je le connaissais si peu ! Sa langue m'était étrangère, ses régions méconnues, ses coutumes ignorées. Autour de moi,  presque rien ne témoignait de notre appartenance à cette nation. Les villageois ne parlaient que l'alsacien, et lorsqu'ils se retrouvaient à l'église, c'était en allemand qu'ils priaient et chantaient. Dans ce bain germanique, la France était confinée à l'école, étroite oasis où elle tâchait de nous apprivoiser, nous, petits Français depuis peu recouvrés.

Pendant que mes yeux voyageaient d'une carte à l'autre, naissaient dans mon cœur des sentiments contrastés.   La carte des départements m'intimidait. La France était si grande ! les départements si nombreux ! et notre petit coin d'Alsace était relégué aux confins du pays. La taille des noms des départements était proportionnelle à leur population : le Pas-de Calais, le Nord, le Finistère, la Loire Inférieure, le Rhône, la Loire, les Bouches du Rhône, la Gironde, la Seine Inférieure s'étalaient sur l'hexagone et écrasaient les autres par leurs grosses lettres noires. Le département de la Seine avait en outre le privilège d'être inscrit en majuscules hautes et épaisses alors que je ne distinguais même pas son minuscule territoire. La carte de la France forestière me rassurait. Notre forêt vosgienne rivalisait sans complexes avec les forêts du Jura, du Morvan, de l'Argonne, des Maures et de l'Estérel et ridiculisait même maintes forêts de Bretagne et du Massif Central. Seule l'écrasante tache verte curieusement nommée "Pins des Landes" nous en imposait sans discussion possible. Les dessins des tableaux de géographie me donnaient un sentiment grisant de dépaysement. Les paysages représentés ne ressemblaient en rien à ceux que nous connaissions. Là, dans un vaste bassin bordé de lignes de côtes successives coulait un fleuve majestueux, sinuant à travers ses méandres. Ailleurs, une région littorale avec ses falaises et ses criques, ses plages et ses dunes, son estuaire et son port. Même les montagnes ne s'apparentaient pas aux nôtres. Actifs ou éteints, les volcans effrayaient, et que dire des formes étranges du relief calcaire ? les dolines, les résurgences, les avens, bien que dessinés, m'étaient inimaginables.  

Le planisphère me donnait le vertige par les dimensions incroyables des océans et des continents. La France elle-même, qui tout à l'heure m'écrasait par son immensité, n'était plus qu'une petite pièce du puzzle des États du monde. Heureusement elle se prolongeait par les surfaces roses bien plus flatteuses de l'Union Française. "AFN", "AEF", "AOF", "Madagascar", "Indochine Française", étaient imprimées en gras comme autant de titres de possession. Ces territoires exotiques, tellement plus étendus que la France métropolitaine, gonflaient ma fierté. Pour moi qui n'avais jamais dépassé les limites du canton, ces contrées lointaines enflammaient mon imagination. Leurs peuples bigarrés liés à la France m'émouvaient comme me bouleversait une grande planche en couleurs consacrée à Pierre Savorgnan de Brazza : dans la brousse africaine, l'explorateur français vient d'arriver dans un village de cases et libère des prisonniers promis à l'esclavage ; ses aides débarrassent les malheureux des carcans faits de pièces de bois liées autour de leur cou. Au centre de la scène, flotte un grand drapeau français. Genou à terre, un Noir libéré, éperdu de gratitude, étreint la main droite de Savorgnan de Brazza. Celui-ci le regarde avec amitié et lui fait comprendre, en touchant de la main gauche le drapeau tricolore que c'est la France qui est venue le sauver. Je ne doutais à aucun moment que les peuples de l'empire colonial aient pour notre pays amour et reconnaissance.

Ainsi je me forgeais l'image d'une France rêvée, où se combinaient données cartographiques, panoramas séduisants, terres exotiques, conquêtes héroïques et actions généreuses. Cette patrie imaginée, l'école me donnait envie de la connaître, de la comprendre, de l'aimer, de partager avec elle sa grandeur et sa noblesse.

 

 

 

 

 

 

Manuel de géographie en usage dans les écoles primaires entre les deux guerres..

 

 

D'autres outils pédagogiques me motivaient moins. Je n'étais pas très courageux pour soutenir la vue de la planche, trop émotionnante pour ma sensibilité, intitulée "Os, muscles et nerfs" qui dévoilait l'anatomie du corps humain, un squelette de face  avec le nom des os et un écorché de dos détaillant les muscles et les nerfs. Je sus très tôt que j'étais trop impressionnable pour faire carrière dans la médecine ! D'autres gravures pourtant plus neutres comme "Les unités du système métrique" ou "Les plantes utiles" ne me parlaient pas davantage. Voir des betteraves et des carottes ou bien un litre en fer blanc et un stère de bois m'ennuyait. Je voulais du rêve et de l'inédit !

La première leçon de géographie pour mon groupe de CE2 porta sur les mers et océans. Aucun de nous n'avait jamais vu la mer, élément à peine concevable pour de petits continentaux, et d'autant plus propice à enflammer l'imagination. Subjugués, nous buvions les paroles du maître. Il guida l'observation des cartes, fit répéter les noms des étendues maritimes, parla de l'utilisation de la mer par les hommes et nous fit frémir par des dictons suggestifs :" Qui voit Ouessant, voit son sang, qui voit Sein, voit sa fin !" Curieusement, il termina la séquence en nous précisant que l'eau de mer avait le goût du cacao. Personne ne réagit à cette assertion étonnante, tout au plus ai-je cru percevoir quelques tressaillements de rires contenus du côté des plus grands élèves penchés sur d'autres travaux. Nous devions lire la page correspondante du manuel pour la séquence de géographie suivante. Celle-ci commença par une interrogation orale sur la première leçon. Force doigts pointés vers le plafond attestaient que chacun avait à cœur de prouver qu'il avait bien retenu les notions apprises. Et lorsque le maître posa enfin la question "Quel est le goût de l'eau de mer ?", nous nous battîmes pour être interrogés. Dès que le malheureux camarade désigné par M. Liebmeister claironna :" L'eau de mer a le goût du cacao !" toute la classe explosa de rire, hormis bien sûr les CE2 qui se regardaient piteusement. M. Liebmeister rit de bon cœur, puis, le calme revenu, nous adressa des paroles que je n'ai pas oubliées. 

"Je vous ai fait cette farce, dit-il, pour que vous reteniez qu'il ne faut pas croire aveuglément ce que l'on vous dit, même ce que moi je vous dis. Vous devez toujours vous demander si ce que vous entendez est possible et raisonnable et, dans le doute, poser des questions, rechercher la vérité et surtout vérifier dans des livres. Si vous aviez étudié la page du manuel que je vous avais donnée à lire, vous auriez appris que l'eau de mer est salée et vous ne seriez pas tombés dans mon piège. A l'avenir, soyez des élèves fiers et vifs, aux yeux et au cerveau bien ouverts et non des perroquets !" 

Ces mots me pénétrèrent et je sentis d'instinct qu'ils transformeraient ma vie. Ils prenaient le contre-pied de la famille et de l'Église où je devais obéir sans comprendre, répéter sans réfléchir, croire sans voir. Dès mon premier âge, les rites religieux m'avaient assujetti. A l'instant de l'élévation comme aux paroles du Tantum Ergo, s'agenouiller servilement, baisser la tête, voire fermer les yeux étaient devenus des réflexes et, répéter sans comprendre, mon pain quotidien. Mais voilà qu'à l'école un adulte m'enjoignait, au contraire, de me redresser, d'ouvrir mon esprit et d'exercer mon jugement. Savorgnan de Brazza, sous l'égide du drapeau tricolore, libérait l'Africain du carcan de l'esclavage. M. Liebmeister, en m'instillant les prémices de l'esprit critique, amorçait mon émancipation morale.

 

Sur l'éducation religieuse, voir : "Meurtrissures religieuses"

 

Pendant mes quatre années à l'école des garçons, je poursuivis laborieusement l'acquisition du français, de la lecture et de l'écriture sans compter la pratique de l'expression orale toujours hasardeuse pour un germanophone. Je me battais avec les conjugaisons truffées de règles aberrantes, je suais sur les dictées en quête d'un "zéro faute" hors de portée, je peinais à déclamer des récitations dont la langue, en dépit de toutes les explications, restait souvent obscure.

Heureusement, les rudes séances d'apprentissage du français alternaient avec des heures de bonheur. Une fois les tables de multiplication apprises, les exercices de calcul étaient devenus des jeux toujours renouvelés portant en eux le plaisir de la bonne solution. J'adorais le tour de magie qu'est la preuve par 9 et chaque résolution de problème par la règle de 3 me bluffait.

 

 

 

 

 

 

Pas de calculettes dans les années 1950 ! Il était prudent de vérifier les opérations effectuées à la main avec la preuve par neuf.

 

Les explications de textes m'introduisaient dans le monde des écrivains, des explorateurs, des savants et des poètes. Un jour, avec Lebrac, Camus et La Crique, je construisais la cabane de la bande de Longeverne*. Une autre fois, me voilà avec Pasteur qui sauve le petit Joseph Meister, Alsacien comme nous, d'une mort atroce grâce au vaccin contre la rage. Les fables de la Fontaine nous apprenaient la réalité de la vie : les saynètes aux personnages animaliers commençaient par me charmer avant que leurs morales cyniques ne me douchent. "Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir" **:  quelle sentence désabusée pour un enfant épris de justice ! Mais chez Victor Hugo, quelle chaude émotion quand son poème se dénoue au dernier vers : "Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà !"***

*  personnages de "La guerre des boutons" de Louis Pergaud. ** morale de la fable : " Les animaux malades de la peste."  *** poème de Victor Hugo : "Les pauvres gens."  

Les leçons d'histoire s'appuyaient sur des récits palpitants. Nous voici en 1356, en pleine guerre de Cent-Ans, à la bataille de Poitiers. Le roi Jean II le Bon, isolé au milieu des Anglais, se bat avec l'énergie du désespoir. Son fils Philippe le Hardi, à peine âgé de quatorze ans, le protège des mauvais coups anglais en lui criant : "Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche !" D'année en année, de Clovis à Du Guesclin, de Jacques Cœur à Bernard Palissy, de Sully à Turgot, de Mirabeau à Danton, de Napoléon à Gambetta, mon panthéon intime s'enrichissait de personnages qui avaient servi la France par leur bravoure, mais aussi par leur génie et leur travail. Nombre de phrases historiques telles que "Il est plus grand mort que vivant", "Ralliez-vous à mon panache blanc", "Impossible n'est pas français" se gravèrent dans ma mémoire.

J'aimais également les séances de musique, non pas tant pour le chant en lui-même où je n'excellais guère, que pour le plaisir de contempler et d'écouter le violon avec lequel M. Liebmeister jouait la mélodie à apprendre. J'attendais avec impatience que le brillant instrument sorte de son étui. Puis, c'était un moment magique où, dans un silence total, la classe suivait la danse des doigts du maître sur les cordes, tandis que sous l'archet naissait un air harmonieux qui remplissait la salle. Je lisais la concentration sur le visage du maître ; les yeux baissés sur la partition, le menton serré sur l'instrument, son application s'exprimait par une poussée de la langue sur l'intérieur de la joue gauche.

Même les cours de religion prévus par le statut concordataire apportaient leur part d'enchantement. En effet, M. Liebmeister, peu porté au prosélytisme et peut-être même secrètement anticlérical, les avait convertis en heures de lecture pendant lesquelles je me passionnais pour les aventures des héros bibliques.

 

 

 

 

 

Livre de religion en usage dans les écoles publiques des départements concordataires (Haut-Rhin, Bas-Rhin, Moselle.)

 

J'appréciais l'atmosphère de l'école coupée de la vie extérieure. Les chicanes et les préjugés villageois n'entraient pas dans la classe. L'autorité vigilante du maître maintenait en veilleuse les rivalités entre les garçons et m'offrait des heures de quiétude. Par rapport au village, l'école était un sanctuaire où nous  parlions une autre langue et poursuivions d'autres buts. Nous étions hors de contrôle de nos parents qui ne se mêlaient pas de notre scolarité, pourvu qu'ils n'aient pas vent d'écarts de conduite. Pour un temps, libéré de l'emprise familiale et religieuse, chaque élève avait la chance d'une autre vie qu'il pouvait assumer sous sa propre responsabilité. Pour ma part, j'eus rapidement l'intuition que l'école, si éloignée en apparence de la réalité quotidienne, jetait les bases de mon avenir. A l'aube des Trente Glorieuses, le mode d'existence des générations précédentes s'écroulait. L'industrie textile en déclin fermait ses usines. La petite agriculture de montagne vivait ses derniers jours. Conscients qu'après eux leurs terres seraient abandonnées, mes parents avaient renoncé à me transmettre leur expérience. Nous allions vers un monde inédit aux contours encore indéterminés, mais dont l'école seule pouvait m'apprendre la langue et la pensée. La réticence de mes parents à me léguer leur savoir contrastait avec la générosité de l'école qui n'avait d'autre finalité que de m'offrir toute son inépuisable richesse ! 

Aussi, ma motivation pour apprendre et comprendre ne faiblissait-elle pas. J'avais même du mal à saisir pourquoi le maître nous intimait inlassablement de travailler, voire de redoubler d'efforts. Marqué depuis le plus jeune âge par la dureté des tâches manuelles, je n'arrivais pas à intégrer le mot "travail" dans le cadre scolaire. La fourche et la pioche étaient tellement plus lourdes que le crayon et le porte-plume que je trouvais risible d'utiliser le même terme pour exprimer le maniement des unes et des autres. Alors que les travaux agricoles cumulaient la pénibilité physique des gestes et l'ennui de leur répétition, les tâches scolaires ménageaient mes muscles et proposaient à mon cerveau des défis sans cesse renouvelés.

Dans le monde rural des années 1950, l'enfant était soumis du matin au soir à la dépense physique. Qu'il vente, pleuve ou neige, il faisait tous les trajets à pied ou à vélo. Il portait les charges ou les tirait dans une charrette à bras. Les corvées que ses parents lui ordonnaient, tout comme les jeux avec ses camarades, épuisaient sa force musculaire et son endurance. Rester assis quelques heures par jour à l'école, bien au sec et au chaud, occupé à des exercices qui fouettaient l'intellect, n'était donc pas pour me déplaire.     

 

Sur le travail manuel des enfants, voir : "Travaux d'enfant au fil des années."

 

Reconstitution d'une salle de classe des années 1930. 

 

Si le monde extérieur n'entrait pas dans la classe, celle-ci ne sortait pas non plus de ses murs, si bien qu'une certaine monotonie pesait malgré tout sur l'écoulement des jours. L'Éducation Physique se réduisait à quelques grimpers à la corde d'un portique ; les cours sur le terrain ou les classes de découvertes étaient inconnus et les sorties culturelles impensables. D'ailleurs, les familles auraient vu d'un mauvais œil que leur progéniture se promène ou joue pendant les heures d'école ! Les leçons de choses et le travail manuel n'étaient pas davantage à l'honneur sans que nous en soyons frustrés. Consacrer les heures d'école à des objets usuels ou des techniques déjà pratiquées ? autant rester à la maison ! 

Une fois l'an, une corvée bienvenue venait rompre la routine. Tous les élèves étaient mobilisés pour monter sur leurs bras le bois de chauffage, dûment scié et fendu, jusque sous les combles de l'école. A la fin du travail, Mme Liebmeister nous récompensait avec un verre d'eau rougie de sirop de grenadine que nous buvions avec délice. Un autre jour, avec le renfort de l'école des filles, nous allions effectuer la même prestation au presbytère, occasion rare de reluquer l'intimité du curé et de sa bonne.

Les visiteurs étaient peu fréquents dans la salle de classe. Tous les deux ou trois ans, le médecin scolaire nous faisait passer une visite médicale et surveillait nos vaccins. Le passage imprévisible de l'inspecteur pédagogique, affublé par les élèves du sobriquet sibyllin de "Spackfrasser"*, nous stressait alors que c'était notre instituteur qui était sur la sellette.

* "Spackfrasser" : "bouffeur de lard", sobriquet venant probablement du mot "Inspecktor" prononcé "Inspackter" qui fait penser à "Spack" (der Speck) qui désigne le lard.

Plus effrayante encore était l'incursion impromptue de la maréchaussée. Soudainement, on frappait à la porte de la classe située au fond de la salle. Le maître interrompait sa leçon et criait "Entrez !" La porte s'ouvrait sur deux silhouettes bleues en uniforme aux guêtres de cuir luisant et allongées par un képi. Vingt-cinq têtes qui avaient pivoté vers l'arrière se figeaient. Un des gendarmes s'avançait vers nous tandis que son collègue restait dans l'encadrement de la porte, comme pour nous empêcher de fuir. "Gendarmerie Nationale, annonçait le gendarme en esquissant un salut militaire, Monsieur l'instituteur, nous passons pour voir si tout se passe bien dans votre classe ou bien si vous avez des fauteurs de trouble." A cette question, M. Liebmeister, avec une lenteur étudiée, promenait son regard sur nous, s'arrêtant parfois une longue seconde sur une forte tête, semblait hésiter, puis finissait par nous délivrer en répondant : "Merci, Messieurs, cela peut aller… pour le moment !" Le gendarme feignait de ne pas être satisfait de cette réponse. Cette fois-ci c'est lui qui nous passait en revue, brandissant soudain une paire de menottes dont le tintement nous glaçait. "Restez bien sages et obéissez à votre maître, nous ne sommes jamais loin !" concluait-il avant de se retirer. Une minute de lourd silence s'écoulait avant que chacun ait repris ses activités. A cette époque, personne ne persiflait à l'idée que la peur du gendarme était le commencement de la sagesse.

 

 

 

 

Maxime inscrite sur le tableau noir. L'école de la République avait à cœur de former des citoyens conscients de leurs devoirs.   

 

 

 

A partir de ma deuxième année à l'école des garçons, ma relation avec le maître prit une tournure qui améliora ma confiance en moi. M. Liebmeister, soit que j'aie su gagner sa confiance, soit plus prosaïquement qu'il ait remarqué que j'arrivais à l'école parmi les tout premiers, bien vingt minutes avant le début de la classe, me demanda si je ne voudrais pas chercher le lait pour sa famille chez un paysan du village. Impensable de refuser ; d'ailleurs j'étais fier de remplir une mission qui me distinguait de mes camarades. Chaque matin, M. Liebmeister, en descendant de son logement, me remettait le pot à lait vide. Je me dirigeais vers la maison du paysan, marchant à contre-courant des garçons et des filles qui convergeaient vers l'école. J'entrais sans frapper dans le vestibule de la ferme où j'échangeais le pot vide contre un pot plein déjà préparé. Je revenais vers l'école, montais l'escalier intérieur interdit au commun des élèves et déposais le bidon en aluminium devant la porte de l'appartement du maître. Le paysan fournisseur du lait était aussi l'adjoint au maire du village. Quand le maire était absent, les papiers administratifs de la commune suivaient la filière du lait par mon entremise. Je déposais précieusement la chemise de documents avec le bidon vide et je les reprenais le lendemain dûment signés. 

Le samedi, il arrivait que le couvercle creux du bidon à lait contienne un porte-monnaie et un filet à provisions. C'était le signe qu'après avoir pris le lait, je m'arrêterais à la boucherie sur mon chemin. La plupart des villageois n'achetaient de la viande que pour le dimanche. Je faisais la queue au milieu du papotage des ménagères. Mon tour venu, je tendais le filet et le porte-monnaie à la bouchère qui tenait la caisse. Elle tirait du porte-monnaie la liste des achats préparée par Mme Liebmeister et transmettait la commande à haute voix au boucher qui découpait la viande ou la charcuterie. Enfin, après s'être payée en prélevant un billet de la bourse et y avoir remis la monnaie, la bouchère me remettait les achats et le porte-monnaie. Ces jours-là, il n'était pas rare que j'arrive à l'école après le début des cours. J'avais alors le délicieux privilège d'entrer dans la salle de classe sans frapper ni m'excuser et de rejoindre ma place où m'attendait mon cartable dont un camarade s'était chargé. 

M. Liebmeister me confiait parfois d'autres missions. L'une d'elles m'avait mis au supplice. "Va m'acheter une cartouche de gauloises !" me dit-il un jour en me glissant un billet dans la main. Pour moi, des cartouches c'étaient des munitions pour fusil. Que pouvaient être des cartouches de gauloises ? M. Liebmeister voulait-il vraiment des cigarettes ou bien autre chose ? Était-ce bien au bureau de tabac que je devais aller, là où régnait un homme bourru prompt à rembarrer les enfants ? Surmontant mes doutes, je m'y rendis quand même et répétai fidèlement les mots du maître. Quelle délivrance quand le buraliste dans un grognement poussa vers moi un emballage sous cellophane de dix paquets de cigarettes !        

Un samedi, au moment où j'arrivais devant leur porte, Mme Liebmeister sortait du logement de fonction. Auparavant, je l'avais vue une ou deux fois lorsqu'elle venait garder la classe quand son mari était appelé pour une urgence à la mairie, ou lors de la corvée de bois. Là, pour la première fois, je me trouvais seul en sa présence. Quand je lui remis le lait et les provisions, elle me regarda avec bienveillance et, avec un gentil sourire, me dit : "Merci, mon garçon !" Je redescendis vers la salle de classe, le cœur affolé d'un doux émoi. C'était comme si, pour la première fois, une grande personne m'avait dit merci avec sincérité. Jusqu'ici, les adultes, censeurs auto-proclamés, se liguaient pour m'éduquer à la politesse sans condescendre à la pratiquer eux-mêmes envers un gamin. Là, en trois mots, Mme Liebmeister m'avait élevé au rang d'une personne reconnue, respectée et qui sait, aimée ?

 

 Cahier du jour d'un écolier pendant l'année scolaire 1953-1954.

 

Après quelques trimestres dans la classe de l'instituteur, il devint manifeste que je réussissais bien à l'école. Mes parents ne disaient pas de moi : "Il a de bonnes notes", "Il est sérieux" ou "Il fait des efforts", ce qui aurait reconnu mes mérites, mais "Il a une bonne tête", ce qui expliquait mes résultats par un don du ciel ou de la nature dont je n'avais pas à m'enorgueillir.

A l'époque, la poursuite d'études dans le secondaire était rare dans le milieu des ouvriers-paysans. Seule l'ambition d'avoir un fils prêtre ou une fille religieuse poussait des familles un peu aisées à s'imposer le sacrifice financier d'un internat privé. Une telle dépense n'était pas imaginable pour mes parents, si bien que je n'eus pas à me battre pour ne pas être envoyé chez les Salésiens, les Spiritains ou les Maristes.

Dans le courant de mon année de CM2, M. Liebmeiser fit savoir à mes parents que j'avais le niveau pour entrer en 6e et qu'au cours complémentaire du bourg voisin je pourrais continuer des études secondaires à moindres frais. Il n'y avait à payer que le repas de midi à la cantine et le bus pendant les mois d'hiver, le reste de l'année, j'effectuerais les trajets à vélo. Ma mère fit la grimace à l'idée de payer des repas qui à la maison ne coûtaient presque rien. Mon père, plus favorable aux études, jugea cependant que je n'avais pas, à 10 ans et demi, l'aptitude physique pour faire à vélo les quatorze kilomètres quotidiens. N'étais-je pas un "Wentergreppel"* comme on me le serinait à satiété ?  Il fut décidé qu'on verrait dans un an.

* "Wintergreppel" : de "Winter (hiver) et Krüppel" (avorton, gringalet) : enfant qui ne s'est pas correctement développé car né en hiver.

Ce "conseil d'orientation", argumenté essentiellement sur mes capacités de cycliste et où je n'avais pas eu voix au chapitre, décida mon redoublement du CM2. Pendant cette année supplémentaire, je partageais souvent les exercices des élèves plus âgés qui préparaient le certificat d'études. Je consolidai ainsi mon niveau en orthographe et devint imbattable pour les problèmes de trains et de robinets.

*          *          *

A l'issue de l'année scolaire 1956-1957, l'idée des études secondaires avait fait son chemin dans l'esprit de mes parents, et comme j'avais pris des kilos et des centimètres qui faisaient de moi un cycliste honorable, je fus inscrit en classe de 6e.

Les quatre années passées dans la classe de M. Liebmeister m'avaient donné la lecture et l'écriture, sésames de l'avenir. Les portes du monde de la connaissance, vaste et prometteur, s'étaient entre-ouvertes et j'avais goûté la joie d'une pensée libérée. Mais mon affranchissement était bien relatif. Certes, l'école était un refuge, mais je restais bel et bien prisonnier des pesanteurs villageoises et du carcan religieux. Dès que je posais le pied en dehors de l'école, dans mes amitiés et dans mes querelles, dans mes  travaux et dans mes jeux, le français était oublié et les belles notions scolaires mises en veilleuse. Les valeurs traditionnelles me maintenaient sous leur emprise et reléguaient le monde idéalisé de l'école dans mon for intérieur. Le manque de moyens culturels ne me permettait guère de faire vivre et d'élargir les acquis scolaires. Dans l'univers clos du village, l'école ne faisait pas le poids vis à vis de l'Église, véritable maîtresse de nos vies, mais elle avait semé les graines de l'émancipation. Et j'avais en moi l'ardent espoir de les voir germer au cours des prochaines années scolaires.

 Henri Ehret, janvier 2012.

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"L'école libératrice", suite : "2. Le collège."

 

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Mes remerciements à Alain Gstalder pour m'avoir aidé à rafraîchir mes souvenirs de notre école primaire commune.

Origine des illustrations de cette page : 

Les photos de salles de classe et de matériel scolaire ont été prises par l'auteur :

A. au "Musée de l'école de Bothoa", Bourg de Bothoa, 22480 Saint-Nicolas-du-Pélem : 

manuel "La lecture sans larmes", table de travail, salle de classe, morale sur le tableau noir. 

B. à l'exposition sur le thème de l'école organisée en 2010 par la Société d'Histoire de la Vallée de Masevaux à 68290 Masevaux :

ardoise, cartable, plumier, livre de géographie, "preuve par 9", histoire sainte, cahier d'écolier.

La photo de la page "méthode de lecture syllabique" provient du site : http://puechdeganes.pagesperso-orange.fr/jolly.htm

La photo des plumes sergent-major provient du site : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Serg-Bal-J.jpg

 

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