A L'ÉCOLE  DE L'HISTOIRE. 

(Les prénoms cités dans cette page ne sont pas ceux des personnes réelles qui ont inspiré les récits.)     

 

Le berceau de mon enfance se confinait dans une étroite portion de la vallée vosgienne, cocon familier, en apparence retranché de la frénésie du monde. Les crêtes toute proches en fermaient l’horizon et pouvaient inspirer un rassurant sentiment de protection.

Pourtant, aussi loin que je me souvienne, j’avais la conscience diffuse que le cours paisible de la vie n’était qu’une façade trompeuse, qu’en réalité j’étais né dans un monde de périls qui avaient déjà durement frappé autour de moi. Car dans le petit village où je grandissais, nombreux étaient les adultes qui portaient en eux les stigmates d’épreuves récentes ou anciennes. Les récits qui suivent relatent comment leurs témoignages m'ont révélé les avatars de l'Histoire ; une Histoire qui m'a éveillé à la vie et à la conscience.

  

 

Repères chronologiques :

 

 

Marcel, rescapé de Tambov. (1945)

 

Dans cet immédiat après-guerre, mon village portait le deuil de quinze de ses jeunes gens tués pendant le conflit, la plupart sous l’uniforme allemand. Plusieurs dizaines d’autres avaient subi les atrocités de la captivité en Russie. Parmi eux, Marcel, le cousin préféré de ma mère, avait été interné dans le camp de Tambov de sinistre mémoire. Il en revint en 1945, pesant à peine quarante kilogrammes et moralement marqué à jamais.

Quand il allait dans ses champs, Marcel avait coutume de s’arrêter chez nous pour une pause. Assis sur le banc devant la maison, il affichait un air gai et blaguait avec les enfants. Mais fréquemment, son entrain tombait, son regard se brouillait et un lourd silence s’installait. Visiblement, malgré les années écoulées, les spectres ramenés de Russie le tourmentaient. Pour s’en soulager, il s’abandonnait alors à des épanchements furtifs qui peu à peu me peignirent l’enfer de Tambov. 

 

L'incorporation de force des Alsaciens-Lorrains. (Les "Malgré-Nous" )

 A partir d'août 1942, les Alsaciens et Mosellans furent astreints au service militaire par l'autorité nazie. Ils furent incorporés dans la Wehrmacht contre leur gré, d'où leur appellation de "Malgré-Nous." Sur 130 000 hommes, 40 000 ne revinrent pas à l'issue de la guerre. 24 000 furent tués au combat et 16 000 moururent dans les camps soviétiques, dont plusieurs milliers dans le camp de Tambov, situé à 450 km au Sud-est de Moscou. 

 Ce lourd bilan, auquel s'ajoutent les victimes de la campagne de France de 1940, des bombardements, des combats de la Libération et de la répression nazie, explique que l'Alsace ait perdu 50 000 vies humaines pendant la Seconde Guerre mondiale, soit en proportion le triple des pertes survenues dans la France de "l'intérieur." 

 

Chaque confidence créait dans mon esprit une vision d’horreur qui me poursuivrait. Les nuits glaciales par - 40°, les baraques semi-enterrées où les prisonniers s’entassaient sur les bat-flanc, la misérable pitance de millet et de choux, la faim atroce de ces jeunes hommes moins nourris qu’à Auschwitz, les ravages de la dysenterie, la tyrannie des chefs de baraques dont une décision signifiait la vie ou la mort. Une scène m’avait particulièrement horrifié : chaque matin, un groupe de prisonniers enlevait les camarades morts pendant la nuit et, ne pouvant pas creuser de fosse commune dans le sol gelé, empilait les cadavres dans un hangar. L’évocation du séjour dantesque où cette multitude de gisants attendaient le printemps me hanterait longtemps. 

Les récits hallucinants de Marcel nous communiquaient son exécration des Russes dont la cruauté avait remisé au second plan la barbarie nazie elle-même.

 

La région Alsace, dans le cadre de sa politique de Mémoire,  a entrepris  le recensement de toutes les victimes de la Seconde Guerre mondiale et particulièrement des "Malgré-Nous."

En février 2008, le sénateur Philippe Richert, alors président du Conseil Général du Bas-Rhin, a effectué un voyage à Tambov pour y rendre hommage aux incorporés de force et promouvoir la coopération avec les autorités locales pour l'entretien des lieux de mémoire et l'ouverture des archives russes qui pourraient permettre aux familles de retrouver la trace de leurs disparus.  

Lors de la cérémonie de commémoration et du dépôt de gerbes à Tambov-Rada, M. Richert a donné lecture d’une lettre de Monsieur Nicolas Sarkozy, premier président de la République à avoir reconnu le drame des incorporés de force. Sa lettre est reproduite ci-contre.

 

Sources :

http://www.malgre-nous.eu/spip.php?article879

Mesdames, Messieurs,

Vous êtes aujourd’hui rassemblés sur le site du Camp n°188 de Tambov-Rada où dix-huit mille de nos compatriotes ont connu les souffrances de la captivité.

Ici moururent après avoir enduré le froid, la faim et la maladie, près de cinq mille Alsaciens et Lorrains.

Je m’associe aujourd’hui à votre recueillement et à l’hommage que vous rendez à la mémoire de ces sacrifiés.

Ces fils de France, en effet, sont morts parce qu’ils portaient un uniforme qu’ils n’avaient pas choisi, incorporés contre leur gré dans une armée qui n’était pas la leur.

Victimes de l’Histoire, ils font pleinement partie de la communauté nationale et c’est à ce titre que je m’incline aujourd’hui en leur mémoire.

Ils ne doivent pas être aspirés par l’oubli. Grâce à vous, leurs noms figureront bientôt sur un monument érigé en Alsace-Moselle, sur cette terre de France à laquelle ils ont été arrachés pour être jetés dans ces combats acharnés.

Par votre intermédiaire, je leur adresse aujourd’hui le salut fraternel de la Nation à laquelle ils n’ont jamais cessé d’appartenir.

Nicolas Sarkozy

 Baraque du camp de Tambow, appelée "bunker" par les internés.

Origine des dessins : http://dangel.net/ALSACE/ArthurDangelFrench.html

 Prisonniers de Tambov à la corvée de bois dans la forêt de Rada

 

 

Maria et Stanislas, réfugiés polonais. (1945)

S’il en avait été besoin, notre détestation des Russes aurait encore été renforcée par nos voisins polonais, Maria et Stanislas. Déportés du travail par les nazis, ce jeune couple avait échoué dans notre village où ils avaient fondé un foyer égayé par trois enfants. Malgré leur allemand approximatif, ils étaient bien acceptés par les villageois qui estimaient leur discrétion et leur capacité de travail. Pourtant, un seul projet absorbait tous leurs efforts : émigrer aux États-Unis. Un jour qu’ils travaillaient avec nous à l’arrachage des pommes de terre, j’entendis ma mère leur demander : "N’êtes-vous pas bien, ici avec nous ? Pourquoi aller tout recommencer si loin ?" Et Stanislas de répondre : "Non, ici on est trop près des Russes ; je ne serai tranquille que lorsqu’il y aura l’océan entre eux et nous !" Je restai confondu par cette réponse qui d’un coup me fit ressentir un danger que je n’imaginais pas si proche. J’expérimentais sans les connaître les notions de péril rouge et de guerre froide.

L’effroi vis à vis des Russes était partagé par tous. Même entre enfants, nous nous épouvantions en évoquant l’échéance fatale : "Wenn die Rüssa komma !" *, qui s’ajoutait à la peur lancinante de la fin du monde que nous instillait en permanence le clergé catholique.  * "Wenn die Russen kommen ! : Quand les Russes arriveront !"

D’autres habitants du village dont le destin venait d’être bouleversé par la guerre n’étaient pas en reste pour nous entretenir dans l’horreur des Russes et des communistes. 

 

 

Günther, Arnold, Willy, Rudi, anciens prisonniers allemands. (1945)

Günther, Arnold, Willy, Rudi et d’autres, anciens soldats allemands prisonniers, avaient préféré, une fois libérés, rester dans notre village plutôt que de retourner dans leur pays natal à présent occupé par les Soviétiques. Ils avaient fait souche ici ; à part quelques prénoms inusités chez nous et des nuances de prononciation de leur parler, rien ne les distinguait des Alsaciens. C’étaient nos voisins, nos compagnons de travail dans les usines et les champs. Leurs enfants étaient mes camarades à l’école, à l’église et dans les jeux. Je m’interrogeais comment des gens à présent si proches avaient pu être naguère des ennemis.   

  

Léa et Hilde, rapatriées du Banat. (1948).

Deux jeunes filles banataises, Léa et Hilde, s’étaient mariées récemment avec des garçons de la commune. En même temps que les villageois, je découvris les tribulations de ces descendants d’Alsaciens chassés de leurs foyers par les communistes et spoliés de tous leurs biens. Je comprenais difficilement comment ces personnes aux patronymes familiers et s’exprimant dans un dialecte si voisin du nôtre pouvaient venir de contrées aussi lointaines que la Yougoslavie et la Roumanie.

 

Origine de la carte du Banat :

http://www.nauy.de/banat.htm#GEOGRAPHISCHE%20LAGE

Le Banat : région qui s’étend sur la Roumanie, la Serbie et la Hongrie où s’étaient installés au XVIIIe siècle des colons originaires d’Alsace, de Lorraine, du Luxembourg et d’Allemagne. A la fin de 1948, plusieurs milliers de descendants de ces colons qui avaient préservé leur identité germanique, ont fui le communisme et sont revenus vers les pays de leurs ancêtres.

Le procès de Bordeaux. (1953)

J’avais à peine sept ans en février 1953 quand mon village et toute la région vécurent des jours dramatiques. Ce dimanche après-midi, la tension qui montait ces derniers jours de façon sourde chez les adultes éclata en crise ouverte. Quand les cloches sonnèrent le tocsin, je partis pour l’église avec mes parents. Je m’aperçus vite qu’il ne s’agissait pas des vêpres banales qui n’attiraient qu’une modeste affluence. Non, de toutes les maisons sortaient des familles entières au visage grave. Et, comportement inhabituel, les gens s’interpellaient et se prenaient à témoin. J’entendis : "C’est une honte !" "On ne peut pas accepter cela !" "Il faut qu’ils comprennent !" "Pourquoi ce sont eux qui doivent payer ?" Même mon père, d’habitude si réservé, dit à un homme de son âge : "Comment peuvent-ils les condamner alors qu’ils n’ont fait qu’obéir aux ordres ?"

 

Je savais par l’école que ce qui se passait découlait de l’extermination, en juin 1944, de plus de six cents habitants d’Oradour-sur-Glane par la division SS "Das Reich." La sœur enseignante nous en avait fait une description horrible, insistant particulièrement sur le massacre perpétré dans l’église. Tandis que les hommes étaient fusillés à l’extérieur, les femmes et les enfants furent entassés dans le sanctuaire. Les SS y firent exploser un engin incendiaire qui libéra une fumée asphyxiante, puis mirent le feu à des bottes de paille et des fagots, embrasant l’édifice et immolant tous les occupants à l’exception d’une seule rescapée.

 Ci-contre, journal  "ORADOUR SUR GLANE".  Origine :

  http://www.histoire-collection.com/librairieperiodiquesancien.htm

 

 

Plongés dans l’atrocité de ces scènes, nous apprîmes avec effarement que parmi les auteurs allemands de la tuerie se trouvaient des soldats alsaciens. Alors que nous étions enclins à nous identifier aux victimes, voilà que nous nous retrouvions dans le camp des coupables, à l’instar de ces quatorze garçons de notre région qui venaient d’être condamnés par le tribunal militaire de Bordeaux. La conjugaison de l’horreur et de la culpabilité atterrait nos esprits enfantins.

Sur le chemin de l’église, où un office spécial allait être célébré, j’observais les adultes face à la tragédie. Je fus saisi par l’unanimité de leur révolte et la force d’expression de leur incompréhension et de leur rancœur. A l’unisson de toute l’Alsace, mon village ressentait le verdict de Bordeaux comme un outrage et un déni inique du droit. Chaque famille n’avait-elle pas un fils, un neveu, un cousin, un voisin qui avait connu le même destin que les inculpés de Bordeaux ? Parce que la France les avait abandonnés au vainqueur nazi, ils avaient été enrôlés de force dans la Wehrmacht et pour beaucoup versés d’office dans la Waffen-SS alors qu’ils n’avaient pas dix-huit ans. Et maintenant cette même France condamnait ces garçons aux travaux forcés pour crimes de guerre ! Chacun se sentit personnellement blessé par la sentence d’autant plus révoltante que les officiers responsables du massacre n’avaient pas pu être arrêtés et, que sur les vingt-et-un accusés présentés au tribunal militaire, il n’y avait que sept Allemands pour quatorze Alsaciens.

Huit ans après son retour, la France risquait de s’aliéner l’Alsace. La loi d’amnistie pour les incorporés de force votée quelques jours plus tard évita la rupture mais ne referma pas de sitôt les plaies ouvertes par le procès de Bordeaux. Je gardai de ce tragique épisode des sentiments complexes : souffrance partagée avec la population alsacienne, culpabilité et compassion envers les victimes du Limousin, mais aussi exaltation de l’union et de la solidarité. Je ne devais jamais revoir mes compatriotes unis dans une telle communion de pensée et d’action.

 

 

 

  

 

    Oradour, après l'incendie.

 

 

 

 

 

 

     Origine des photos:

 http://www.oradour-souviens-toi.fr.st/

 

Récits de la Première guerre mondiale.

Malgré l’actualité brûlante des séquelles de la Seconde guerre mondiale, la guerre 14-18 n’était pas tombée dans l’oubli. En laissant dix-huit de ses enfants sur les champs de bataille, elle aussi avait saigné le village et laissé dans les esprits des rescapés des traces indélébiles.

 

Ludwig en Sibérie. (1914-1918)

Le vieux Ludwig nous racontait ses aventures quand nous gardions les vaches sur le Breuil.  Âgé de trente ans en 1914, il fut incorporé dès le début du conflit dans l’armée de Guillaume II et dirigé sur le front de l’Est. Fait prisonnier par les Russes, il vécut une incroyable odyssée dont il nous livrait des épisodes picaresques. La Russie, alliée de la France dans le conflit, était censée libérer les prisonniers alsaciens et les renvoyer en France. Mais le chemin était long car il fallait traverser la Sibérie jusqu’au Pacifique ! Voyage interminable entrecoupé de semaines, voire de mois d’immobilisation où les hommes étaient astreints à des travaux forcés.

 

 

 

Prisonniers alsaciens du secteur de Thann en Russie en 1916.

 

 

Photo parue dans "Patrimoine Doller" n°5. Bulletin de la Société d'Histoire de la Vallée de Masevaux, 1995.

 

Dans mon esprit impressionnable se sont gravées des scènes liées à la faim, au froid ou aux mœurs arriérées des Russes. Les prisonniers étaient chroniquement sous-alimentés. Ainsi, lors d’une étape en train, la ration du jour se limitait pour tout un wagon à une unique saucisse. Ludwig nous interpella : "Comment pouvions-nous partager équitablement cette saucisse entre une quarantaine d’hommes ?"  Il nous laissa languir quelques instants puis nous décrivit comment la saucisse fut soigneusement vidée et diluée dans une marmite d’eau chaude pour en faire un bouillon dont chaque homme put remplir son quart. Parfois, les prisonniers devaient attendre, debout pendant des heures par un froid glacial, que vienne un ordre, un appel ou une affectation. Le froid sibérien était tel que le gel soudait les semelles des sabots au sol. Seule solution : taper des pieds sur place sans arrêt jusqu’à ce que vienne l’ordre de pouvoir se déplacer.

Régulièrement, les prisonniers étaient affectés chez des paysans qu’ils aidaient dans leurs travaux. Ludwig n’en revenait toujours pas que les Russes se mettaient à genoux dans la litière souillée pour traire les vaches. Dès qu’il fut chargé de la traite, il s’assit sur un seau retourné au grand étonnement des paysans russes. Ludwig nous assura qu’après ce geste révolutionnaire, il passa pour un génie aux yeux des moujiks !

Dans ses narrations, Ludwig savait nuancer le tragique avec des anecdotes pittoresques. Mais la péroraison en était toujours poignante. "J’ai eu trois fils, aimait-il à nous rappeler. Je leur ai souvent dit : Je préférerais conduire l’un de vous au cimetière plutôt que de savoir qu’il doive endurer les mêmes épreuves que moi." Cependant, par pudeur, Ludwig nous taisait que le destin s’était avéré encore plus impitoyable : lors du conflit suivant, son fils aîné fut également incorporé de force en Russie et il n'en revint jamais.

    

 

Émile en Ardèche. (1914-1918)

 

La maison du père Émile se trouvait sur le chemin des champs ; il aimait bavarder avec les passants et ne rechignait pas à livrer aux plus jeunes des péripéties de sa jeunesse qui le rongeaient toujours. Âgé de dix-sept ans en 1914, son grand crève-cœur avait été l’évacuation des hommes du Landsturm *. Parti à pied jusqu’à Bussang sous l’injonction de l’autorité militaire occupante, il s’était retrouvé prisonnier de l’armée française qui l’expédia à six cents kilomètres vers le sud, en Ardèche. Il gardait de ce séjour forcé dans un camp de Vals-les-Bains un souvenir cuisant. Dormant sur la paille, chichement nourri de soupe claire, l’ignorance totale du français le murait  dans un monde hostile. 

Quarante ans après, il souffrait encore de l’animosité de la population locale : "Ils nous criaient : Salpoches ! invective dont nous n’avons longtemps pas compris le sens ! Impossible pour eux de faire la distinction entre nous et l’ennemi allemand, ni de supporter que nous soyons là, loin des périls du front, alors que leurs maris, pères, fils et frères côtoyaient journellement la mort." Émile gardait une reconnaissance émue pour une dame de la Croix-Rouge suisse qui visita son camp et lui donna un petit livre d’initiation au français. 

* L'évacuation des hommes du Landsturm.

En Allemagne, on appelait "Landsturm" le système  de défense du territoire dont relevaient en temps de guerre tous les hommes de 17 à 45 ans. Dans l'Alsace d'avant 1914, terre d'empire, les hommes de cet âge étaient également assujettis à cette obligation militaire.

Dès le 2 août 1914, la plupart des hommes de 21 à 36 ans furent mobilisés dans l'armée allemande et quittèrent notre vallée, principalement pour le front russe.

Le 7 août 1914, l'armée française occupa nos villages. Elle décida d'évacuer les hommes relevant du Landsturm qui s'y trouvaient encore pour éviter qu’ils ne soient mobilisés par l’Allemagne dans le cas où l’armée française devrait se retirer de ses conquêtes.

Ainsi ne restaient dans les familles que les femmes, les enfants et les hommes âgés. L'essentiel de la population active, celle qui rapportait un salaire de l'usine ou exécutait les travaux de force manquait cruellement. 

 

"Ce livre m’a sauvé, répétait-il ; aujourd’hui encore, je le connais par cœur. Grâce à lui, j’ai pu enfin m’ouvrir à mon entourage et comprendre ce qui se passait." 

Les autorités pressaient les jeunes internés de s’engager dans l’armée française. Pour Émile, c’était impensable : comment aurait-il pu aller combattre l’armée où servaient les membres de sa famille et ses concitoyens alsaciens ? Les recruteurs avaient beau promettre que les engagés seraient envoyés en Afrique du Nord et non sur le front, Émile ne leur faisait pas confiance. Ayant refusé de s’engager, n’ayant pas pu obtenir un rapatriement au titre d’un emploi dans une usine d’armement, Émile resta dans le midi de la France jusqu’à l’armistice. Il en revint définitivement ulcéré par la France. Désormais son vocabulaire alsacien s’était enrichi d’une expression nouvelle. Quand il voulait dire qu’un jeune avait la vie dure, il disait : "Da Junga hàt Ardèche !" *  * "Dieser Junge hat Ardèche ! : Ce garçon subit le régime de l’Ardèche."  

 

Les évacués du Landsturm de mon village à Vals-les-Bains en décembre 1914. Premier debout à partir de la gauche : mon grand-père maternel, Robert Lévêque. A côté de lui, ses deux frères.

     Photo de famille.

 

Lettres américaines. (1918)

 

Un jour mon père entreprit de changer par l’intérieur une tuile abîmée du fenil. En ôtant l’épaisse couche de poussière de foin et de toiles d’araignées qui tapissait le toit, il mit au jour, coincée entre lattes et tuiles, une liasse de papier qui se décomposa en partie quand elle fut prise en main. Mon père la mit de côté et poursuivit son travail. J’étais près de lui pour lui tendre outils ou matériel mais mon esprit fantasmait sur notre découverte. Que pouvaient-être ces parchemins ? Je balançais entre le plan d’un trésor et le testament secret d’un illustre ancêtre. En dépliant les feuilles, nous constatâmes qu’il s’agissait de lettres manuscrites écrites en anglais. Bien qu’ignorant tout de cette langue, je scrutai tant et si bien les fragments encore lisibles que j’en discernai la nature.

 Il s’agissait de lettres reçues par un soldat américain cantonné dans ce grenier. Ce soldat se prénommait Andrew ; l’une des lettres avait été écrite le 16 avril 1918 à Ontonagon, sur le Lac Supérieur, et commençait par "Cher frère." Une autre se terminait par "Au revoir cher enfant, ta maman Anna." J’imaginais Andrew, si loin du Michigan, lisant et relisant les lettres de sa famille, puis les rangeant au-dessus de sa tête sous une tuile … où elles resteraient oubliées pendant quarante ans. 

 Ma mère ne fut pas surprise de notre trouvaille car elle se rappelait l'installation des soldats américains dans le grenier de sa maison natale alors qu’elle avait sept ans. J’étais troublé d’avoir accédé à l’intime correspondance d’Andrew avec les siens. Ces missives jaunies me firent toucher du doigt la réalité d’un passé qui jusqu’ici n’était que paroles et imagination.            

                                                                 

 

La guerre d'Indochine. (1946-1954)

 

Pendant que les événements du passé s'ordonnaient dans mon esprit, le présent apportait à son tour son lot de tragédies. Même si elle se déroulait à des milliers de kilomètres, la guerre d’Indochine fit irruption dans notre vie.

J’avais à peine cinq ans quand un jeune officier tombé en Indochine fut enterré dans notre village. Le jour des obsèques, mes parents m’emmenèrent assister à la cérémonie funèbre. Un vaste déploiement de militaires avait changé l’aspect familier de nos rues, pavoisées de tricolore. Un cordon de troupes jalonnait le trajet entre la maison familiale du défunt et l’église. C’était la première fois que je voyais des soldats. J'étais à la fois intimidé et fasciné par les uniformes kaki sur lesquels tranchait le rouge des fourragères et des épaulettes, les fusils étincelant au soleil, les képis rutilants des officiers, la sécheresse des ordres qui claquaient dans une langue inconnue. L’engin tout-terrain, sur lequel reposait le cercueil recouvert du drapeau, passa tout près de moi. Ses hautes roues étaient garnies de pneus noirs et luisants avec de gros profils en relief. Des soldats marchaient à ses côtés, portant leur arme à la hanche droite, le canon incliné vers le sol. L'émotion me fit frissonner lorsque le silence religieux observé par l'assistance fut soudainement rompu par la sonnerie aux morts, et redoubla encore quand retentit la Marseillaise.      

Quatre années plus tard, la guerre d’Indochine éprouva à nouveau le village. Un habitant de la commune, jeune père de famille, était à Dien Bien Phû. Quel tourment pour sa famille de découvrir jour après jour les nouvelles alarmantes venues du théâtre des opérations. Dès février 1954, l'encerclement du camp retranché par les troupes du Vietminh, puis en mars le déclenchement de l’attaque. Les semaines suivantes, la chute successive des points d’appui français baptisés poétiquement de prénoms féminins. Survinrent alors le suicide du commandant de l'artillerie française, désespéré par son erreur de jugement, et l’asphyxie progressive du camp que l’aviation ne parvenait plus à ravitailler. Et finalement, le 7 mai 1954, après 56 jours d’âpres combats, la reddition de la garnison submergée sous le nombre des assaillants. Je vois encore l’énorme manchette du journal local : "Dien Bien Phû est tombé !" Quel était le sort de notre concitoyen ? La publication de la liste des prisonniers apporta une éclaircie dans l’angoisse de sa famille : son nom y figurait. Hélas, ce n’était qu’un apaisement passager. Son épouse attendit vainement le retour de son mari et ses enfants grandirent sans connaître leur père qui fit partie des 7 800 prisonniers dont la France n’eut plus jamais aucune nouvelle.

Ce conflit du bout du monde avait apporté le deuil et la douleur jusque parmi nous. Il prolongeait la chaîne ininterrompue des guerres de notre siècle et me persuadait de l'extrême fragilité de nos existences.

La guerre d'Indochine - La bataille de Dien Bien Phû. (1954)

 La guerre d'Indochine s'est déroulée de 1946 à 1954. Elle a opposé les forces françaises aux forces du Vietminh qui, avec l'aide de la Chine et de l'URSS, luttaient pour l'indépendance du Vietnam. Après de nombreuses années de combats sans résultats décisifs, le général Navarre, commandant des troupes françaises, ordonna une grande offensive appuyée sur le camp de Dien Bien Phû dans le but de permettre à la France de négocier la fin de la guerre en position de force. 

 Dien Bien Phû est situé dans le Nord-Ouest du Vietnam, près de la frontière laotienne, dans une cuvette de 16 km de long sur 9 km de large. Les forces françaises s'y installèrent en novembre 1953 dans l'intention d'attirer les troupes du Vietminh en vue de les détruire grâce à l'aviation et à l'artillerie.

 Mais à partir du 3 février 1954, les 10800 Français furent assiégés par les troupes du Vietminh, commandés par le général Giap, qui fit masser de l'artillerie lourde sur les crêtes dominant la cuvette. L'attaque commença le 13 mars 1954 par des  bombardements qui détruisirent la piste d'aviation. Les Français ne furent plus ravitaillés que par les parachutages.

 Après la chute successive des différents fortins, l'assaut final fut lancé le 7 mai 1954 et aboutit à l'investissement du camp retranché et à sa reddition.

 Le lendemain s'ouvrit la conférence de Genève. La France quitta le Vietnam qui fut partagé en deux États antagonistes entre lesquels une nouvelle guerre commencerait bientôt : la guerre du Vietnam.

Sources : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Dien_Bien_Phu http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=19540203

Plan sommaire du camp retranché de Dien Bien Phû.

 

 

Ainsi, entre cinq et dix ans, m’appropriant les bribes de conversations glanées ça et là, et toutes les observations que le regard d’un enfant peut surprendre, j’avais amassé une somme d’indices disparates sur le vécu de mon entourage de traumatisés de l’Histoire. Cette Histoire n’était pas la science de l’érudit qui quête tranquillement les événements dans les archives et les livres, mais la force terrible qui soudain avait fait surgir l’inattendu et le foudroyant. C’était l’empêcheuse de vivre en paix, la tourmente aveugle qui avait dispersé les humains comme fétus de paille et qui, si elle avait épargné leur vie, les laissait marqués à jamais.

Je m’imaginais Stanislas, Maria, Franz, Günther, Arnold, Léa, Hilde quand ils avaient mon âge. Comme moi, ils n’aspiraient qu’à vivre heureux dans l’univers tranquille de leur enfance. Puis un jour, le souffle de l’Histoire avait balayé leur quiétude et brouillé leurs plans d’avenir. Arrachés à leur havre de paix, ils s’étaient retrouvés dans un pays étranger, dans une région, dans un village dont ils ignoraient jusqu’à l’existence. Et Marcel, Ludwig, Émile ? Innocents de tout forfait, ils avaient pourtant subi des châtiments pires que ceux qu’on inflige aux criminels et jamais ils n’avaient retrouvé la sérénité.

Et moi ? une prochaine bourrasque de l’Histoire m’attendait-elle ? Dans une décennie, aurait-elle emporté ma vie ? ou bien me laisserait-elle estropié au bord du chemin ? ou bien me jetterait-elle au hasard dans un lieu inconnu ?          

J’aspirais à en savoir davantage et à comprendre. Je sentais que ce serait l’affaire de toute une vie d’ordonner les événements et de leur donner un sens. En attendant, je garderais gravée l’émotion d’avoir rencontré et écouté les plus humbles acteurs de l’Histoire.

 *             *             *

Henri Ehret, mars 2008

Contacter l'auteur.

 

Une éducation alsacienne, suite : "C'est chic de parler français."

Revenir à la page d'introduction : "Une éducation alsacienne."

Revenir à la page d'introduction : "Souvenance des travaux d'antan."

Aller à la page d'introduction : "Fragments de vie."

Revenir à la page d'entrée des "Chroniques de mon enfance."