LA FENAISON  

 

 

 

 

 

   

 

 

LES REGAINS  

 

Origine de la photo du titre : http://www.schmaudershof.de/images/emd1.jpg 

Dans l’année de travail de l’ouvrier–paysan, le temps des foins et des regains était la période de la plus intense activité. Il s’agissait de couper, faire sécher et rentrer le fourrage nécessaire à l’alimentation des deux vaches et du petit bétail au cours de l’hiver  à venir. Mes parents exploitaient plusieurs parcelles de prés, d’une vingtaine d’ares ou moins, dispersées dans un rayon de 2,5 km autour de leur domicile. La fenaison leur prenait de trois semaines à un mois, selon les faveurs de la météo. Entièrement manuel à part le fauchage, ce travail réclamait une nombreuse main d’œuvre. Pendant que mon frère et moi étions petits, nos parents sollicitaient l'aide de cousins plus âgés ou bien se faisaient prêter main forte par les femmes des familles qui achetaient le lait chez eux. Parmi elles, des Polonaises établies dans le village à la suite de leur déportation pendant la 2e guerre mondiale. Ces services étaient rétribués en nature  : lait, oeufs, pommes de terre, fruits, viande de porc. Par après, toutes les tâches ont été accomplies par les seules ressources familiales, avec pour corollaire un labeur incessant et la mise au travail des enfants dès leur plus jeune âge.  

(Page consacrée à la vie de mes parents ouvriers-paysans : cliquez ici)

 

  

  Faucher  

A partir de la Saint-Antoine, fête patronale du village, (13 juin), mes parents guettaient le moment propice pour débuter la fenaison. Il fallait que l’herbe soit haute et mûre et le temps favorable. 

Un beau soir, c’était décidé : la météo s’annonçait sèche et stable, le baromètre tapoté frémissait à la hausse et confirmait les prédictions des villageois, demain on commencerait ! Mon père préparait alors le seul engin motorisé de l’exploitation, sa précieuse motofaucheuse Rapid achetée dès 1939.

 

Ci-contre, au premier plan, un modèle voisin de la motofaucheuse de conception suisse dont mon père s’est servi pendant plus de 40 ans. Malgré une consommation minime en regard de celle des machines actuelles, l'achat de l'essence était longtemps problématique.  Tickets de rationnement dans l'immédiat après-guerre, puis jusqu'aux années 1960 délivrance du carburant sur présentation de bons d'essence détaxée attribués aux agriculteurs selon la surface de leur exploitation.

 

 Origine de la photo : http://www.musee-gerbore.it/museo-fr/dentroilmuseo/motostandardrr3/image

 

C'était en général le soir, après sa journée à l’usine et la traite des vaches, que mon père allait faucher les foins. Dès que j’ai eu 7 ou 8 ans, j’étais réquisitionné pour remplir quelques tâches modestes mais qui facilitaient le travail du faucheur.

Nous partions donc vers 17 H 30 pour rejoindre l'un de nos prés. Pour se déplacer sur la route et les chemins agricoles, mon père fixait par dessus les roues en fer de la motofaucheuse des roues à pneus de plus grand diamètre permettant à l’engin d’atteindre une vitesse d’environ 10 Km/h.  Une petite remorque attelée à la faucheuse transportait, outre le conducteur, la barre de coupe, les lames de rechange, les outils et le carburant. Petit, j’étais autorisé à me trouver une place dans la remorque entre la faux et les bidons d’essence et d’huile ; plus grand, je suivais plus volontiers à vélo. Arrivés sur place, il fallait d’abord mettre 

la faucheuse en ordre de marche, puis trouver les limites du pré car en général les lopins voisins n’étaient pas encore fauchés. Je suivais mon père qui traversait à grandes enjambées l’herbe presque aussi haute que moi en longeant la limite supposée. Tout en cherchant les repères, mon père scrutait la parcelle pour déceler la présence éventuelle de tariers des prés, oiseaux nidifiant dans les graminées au début de juin. S'il découvrait un nid, il en signalait l'emplacement avec une branche piquée dans le sol pour épargner la nichée tant que les oisillons ne se seraient pas envolés. 

Le tarier des prés.

Lorsque les limites étaient reconnues, je me postais près des bornes sur lesquelles je posais le râteau à la verticale. Les  premières rangées pouvaient alors être fauchées avec ce jalon en ligne de mire. Ensuite, mon père fauchait quelques largeurs à chaque extrémité du terrain pour créer un dégagement lui permettant de faire demi-tour avec la machine. J’étais chargé de râteler proprement ces espaces sur une largeur d’un demi-mètre pour que la barre de coupe puisse être engagée sans être gênée par l’herbe déjà coupée.

Ces tâches préliminaires accomplies, le fauchage pouvait continuer sur un rythme soutenu. Mue par son moteur deux temps, la machine avançait sur ses roues en fer crantées en fauchant l’herbe devant elle avec le tac tac tac tac caractéristique du va-et-vient saccadé de la lame. Mon père guidait la machine grâce à deux mancherons sur lesquels étaient fixées la manette des gaz et la poignée d’embrayage. Je marchais derrière lui en éloignant d’un coup de râteau l’herbe trop haute qui n’avait  pas été suffisamment écartée par les tôles latérales de la barre de coupe. Il fallait que lors du passage en sens inverse, la pointe extérieure de la barre suive une bande dégagée pour éviter de se prendre dans un amas d’herbe coupée.

Parfois la machine peinait dans l’herbe trop haute et les couteaux engorgés d’herbe se bloquaient. Mon père mettait au point mort et tirait la machine en arrière. J’avais alors mission d’ôter au râteau ou à la main l’excès d’herbe qui empêchait le mouvement de la lame. J’intervenais aussi quand mon père apercevait une taupinière : je l’aplanissais avec le râteau puis la piétinais pour enfoncer dans la terre les cailloux susceptibles d’abîmer le fil des couteaux.

Au bout du pré, mon père levait la barre de coupe en pesant sur les mancherons, opérait un demi-tour et repartait en sens inverse.

Je me rappelle ces allers-retours dans le bruit de la machine et les odeurs mêlées de fumée et d’herbe coupée comme d’une petite aventure que je vivais en moi-même car en raison du bruit aucune parole n’était échangée pendant le fauchage. Je m’imaginais traverser une jungle dont la végétation cédait devant notre irrésistible avancée. Les herbes hautes dont les tiges coupées l’instant d’avant n’avaient pas fini de tomber me frôlaient les jambes et les mouillaient de leur sève ou de leur rosée. Les insectes tournoyaient autour des fleurs qui s’affalaient et les sauterelles paniquées bondissaient en tous sens. Il m’arrivait d’en sentir sur mes cheveux ou dans mon cou. 

 Fumure et nettoyage des prés.

 En dehors de la saison de la fenaison et du regain, une bonne récolte exigeait des travaux annexes.

 A l'automne, les prés étaient fumés. Mon père chargeait le fumier des vaches sur un tombereau lorsqu'il fallait monter des pentes pour gagner les parcelles, ou bien sur le chariot à quatre roues avec des ridelles pleines en madriers lorsqu'il le destinait à des prés situés en aval et sur le plat. 

 Le chargement du fumier à la fourche était un travail pénible que je n'ai pas pu faire avant ma dixième année. Il fallait arracher de force les excréments à la masse compacte qu'ils formaient après plusieurs mois de stockage. Les charrettes étaient remplies au maximum, et, pour ne pas semer le fumier en route, on le tassait à l'aide d'un outil de bois élargi et aplati à son extrémité comme une  rame de bateau.  Sous ces coups de batte, le purin exsudait du fumier qui devenait lisse et brillant. J'étais fasciné de voir la masse informe transformée en une  plaisante forme pyramidale dressée sur la charrette.

 Mon rôle actif dans la fumure commençait lors du déchargement. Arrivé sur le terrain à fumer, la ridelle arrière du véhicule était ôtée, et à l'aide d'une houe à quatre dents, je tirais le fumier vers le sol. L'engrais était ainsi déposé en petits tas séparés d'une dizaine de mètres. Les jours suivants, nous viendrions épandre le fumier en le lançant à la fourche autour de nous pour l'éparpiller en menues mottes qui pourraient se décomposer d'ici le printemps.

 A la sortie de l'hiver et avant que l'herbe ne pousse, les prés devaient être nettoyés. Ma mère se chargeait de cette besogne avec l'aide de ses enfants. Nous parcourions les parcelles et ramassions les corps étrangers risquant de gêner le fauchage : branchages déposés par le vent, débris laissés par les crues des cours d'eau, détritus abandonnés par des passants indélicats. Nous faisions aussi la chasse aux taupinières : leur terre était arasée et les pierres ramassées.  Tandis que ma mère maniait le râteau et regroupait les déchets à emporter, je portais le panier d'osier que j'emplissais à mains nues. J'allais le vider dans les endroits  consacrés à cet usage depuis des générations : berge d'un ruisseau, talus pierreux, boqueteau à la limite des prairies.

 Je garde de ces navettes sans fin, avec un panier à nouveau plein peu après l'avoir vidé, l'amer sentiment d'un travail de Sisyphe.

Parfois la faucheuse passait à travers un nid de souris et je devais enjamber avec horreur les petits tout roses hachés par la lame et poussant des cris aigus s’ils n’avaient pas été exterminés sur le coup. Ou bien, c’étaient des orvets ou des grenouilles qui n’avaient pu échapper à temps aux couteaux mortels. 

J'appréhendais les parcelles au sol sec où les guêpes construisaient leurs nids souterrains. Le passage de la faucheuse jetait l'affolement dans la colonie et il était difficile d'échapper à leurs piqûres. Certains prés longeaient des ruisseaux et je ne manquais pas de tomber dans les chausse-trapes constituées de trous d’eau dissimulés par l’herbe déjà couchée. Je sentais le sol se dérober sous mon pied que je retirais dégoulinant d’eau  ou de vase. Mais aucun de ces incidents ne devait ralentir mon rythme lié à celui de la machine. 

 

 Le geste ancestral du faucheur. 

 

 

 

Une petite motofaucheuse comme celle de mon père abattait le travail d'une dizaine d'hommes munis d'une faux. 

 

 

Extraits de photos de : http://www.uni-koeln.de/gbs/WbOpfingen/Opfingen.htm

Quand toute l’herbe était couchée, mon père stoppait la motofaucheuse et empoignait la faux. Il parcourait le pourtour du pré et coupait les éventuelles bandes d’herbe le long des limites qui avaient échappé à la machine ainsi que les touffes qui entouraient les obstacles tels les arbres, les bornes, les fossés et les talus. Aucun brin d’herbe n'était négligé et une parcelle fauchée se devait d’être impeccablement tondue.  

Pendant ce temps, dès que j’eus assez de force physique, mon père me laissait le soin de remettre la motofaucheuse en état de rouler sur la route. Je libérais la barre de coupe, vissais les roues à pneus, accrochais la remorque et y rangeais le matériel. J’appris ainsi à manipuler la manivelle, les écrous, la clavette, les goupilles. En même temps c’était l’occasion d’exercer la sûreté de mes gestes car je devais m'affairer sans toucher le moteur et l’échappement brûlants, ni les pointes et couteaux affûtés de la barre de coupe et encore moins laisser tomber les petites pièces mécaniques sur le sol jonché d’herbe !

 Souvent la pénombre était déjà tombée quand nous rentrions à la maison. 

 

 

  Faner  

Le lendemain matin, ma mère prenait le relais sur le pré fauché la veille. S’il n’y avait pas classe, mon frère aîné et moi l’aidions à étaler l’herbe puis à la retourner.

Au moyen d’une petite fourche et d’un râteau, nous éparpillions l’herbe de façon à l’étendre régulièrement sur toute la surface du pré. Quand par endroits la couche était trop épaisse, nous déplacions le surplus d’herbe vers une aire où elle était plus rare. Nous enlevions aussi l’herbe des parties trop humides des prés en la portant sur des zones sèches. C’était un travail éreintant car l’herbe fraîche était lourde et malcommode à manier. 

Une fois l’herbe étalée, nous laissions le soleil faire son œuvre pendant quelques heures. En début d’après-midi, nous revenions sur le pré pour le retournement de la couche de foin, tâche effectuée en général par les femmes et les enfants selon une technique ancestrale. 

La faneuse attaquait l’étendue à retourner sur un des grands côtés de la parcelle choisi en tenant compte du sens du vent. Si c’était le côté gauche, elle tenait le râteau traditionnel de la main gauche en haut du manche et de la main droite en bas, et à chaque pas, d’un coup sec, soulevait une largeur d’une cinquantaine de centimètres de fourrage et la faisait voler vers sa gauche de façon à ce qu’elle retombe en se retournant. Quand la couche de foin était épaisse et encore très verte, il fallait parfois deux coups de râteau pour achever le geste, ce qui donnait à l’avancée un rythme heurté.

 

 

 

 

 

Râteau en bois traditionnel utilisé dans la vallée de Masevaux. La pièce portant les dents est légèrement en oblique par rapport au manche.

 

Quand je fus assez grand pour manier le râteau, je suivais ma mère à trois pas et du même mouvement, je recouvrais d’une nouvelle râtelée de foin la bande qu’elle venait de dégager. Nous répétions pas à pas ce geste sur toute la longueur du pré. Arrivés à son extrémité, nous faisions demi-tour. Avant de revenir en sens inverse, nous inversions la position des mains de façon à rejeter à présent le foin vers notre droite. Je trouvais cette tâche fastidieuse. Il me semblait qu’il fallait une éternité pour arriver au bout du terrain, et quand nous y étions, la bande déjà retournée apparaissait ridiculement étroite et celle qui restait à faire d’une largeur décourageante. Plusieurs de nos parcelles étaient beaucoup plus longues que larges ce qui accentuait encore le sentiment d’une corvée sans fin.

 

 

 

 

 

 

Faneuse au travail :  d'autres cieux et d'autres méthodes, mais le même rude labeur !

 

 

 

 

 

Extrait d' une photo de : http://www.uni-koeln.de/gbs/WbOpfingen/Opfingen.htm

 

Quand tout le pré était retourné, une pause était observée pour permettre au foin de sécher. Pendant que ma mère se reposait à l’ombre, je disposais d’un moment de loisir. J’en profitais pour rôder dans les environs particulièrement attrayants quand nous étions sur des parcelles éloignées de la maison. Je préférais celles qui jouxtaient la rivière pour en parcourir les rives et en explorer les trous d’eau. Certains étaient riches en vairons que j’attrapais avec une bouteille dont j’avais percé le culot bombé pour la transformer en nasse. Il arrivait que mes pérégrinations le long de l'eau m'amènent à proximité du lieu de baignade des gamins du village. Quel crève-cœur d'entendre les cris joyeux de leurs ébats sans pouvoir m'y joindre ! 

D'autres prés longeaient la ligne de chemin de fer encore en service à l’époque. Je furetais sur le ballast à la recherche de pierres curieuses. J’arpentais les traverses dont l’écartement m’obligeait à des pas de géant ou encore, les bras tendus, j’avançais en équilibre sur un rail dont je fixais la bande de roulement scintillant au soleil.   

Cependant je ne m’éloignais pas hors de portée de voix de ma mère car, au premier appel, je devais la rejoindre pour une nouvelle séance de retournement du foin. Après le répit toujours trop court, il fallait se remettre à la besogne répétitive et harassante.

En-dehors des périodes de canicule, il fallait plusieurs jours pour obtenir du foin bien sec. Parfois, le temps trop frais ou humide nous obligeait à faire des andains. A la fin de l'après-midi, en ramenant le fourrage avec le râteau sur une envergure d’environ un mètre de chaque côté, nous formions des boudins parallèles sur toute la longueur du pré. Cette opération évitait que pendant la nuit le foin n’absorbe l’humidité du sol.

 

 

 

 

Foin en andains.

 

 

Extrait d' une photo de : http://www.uni-koeln.de/gbs/WbOpfingen/Opfingen.htm

 

Le lendemain matin, quand le soleil avait séché le sol de sa rosée, il fallait étaler les andains rassemblés la veille. Ce deuxième éparpillement était plus aisé que le premier car au fur et à mesure qu’on le travaillait, le foin séchait et s’allégeait. Encore ne fallait-il pas qu’il pleuve ! Combien de fois n’avions nous pas laborieusement tourné et retourné le fourrage pour voir soudain la pluie anéantir nos efforts ! Si elle durait plusieurs jours, le foin se compactait et moisissait, rendant la suite du travail encore plus pénible. L’incertitude du temps météorologique et le sentiment d’impuissance face aux éléments contribuaient sans nul doute à aigrir l’humeur de mes parents qui devaient en outre endurer les remontrances publiques du curé qui du haut de la chaire fustigeait les paysans qui travaillaient le dimanche. Soumission aux forces de la nature, asservissement au travail et oppression morale du clergé se conjuguaient pour appesantir l’atmosphère familiale.

Par temps stable et ensoleillé, on pouvait escompter obtenir du foin sec au soir du troisième jour, après l’avoir encore retourné plusieurs fois. Pour juger du degré de séchage, on en prenait une poignée qu’on écrasait dans la main : il fallait qu’au toucher et à l’ouïe on constate la sensation caractéristique des végétaux secs se laissant broyer.

A ce moment là, ma mère décidait de rassembler le foin en vue du chargement. Nous formions à nouveau des andains, mais cette fois-ci de la plus grosse épaisseur possible. Ensuite, avec une grande fourche, nous poussions le foin devant nous pour obtenir des tas de deux ou trois mètres de haut. Une fois les tas réalisés, tout le reste du pré était soigneusement ratissé pour ne laisser perdre aucune brindille.

Si le temps était menaçant au point qu'on désespérait d'avoir le temps de rentrer le fourrage, celui-ci était  mis en hautes meules serrées et râtelées de façon à limiter les effets de la pluie. Si l'averse avait été passagère, seule la couche mouillée était à nouveau étalée, mais après une pluie pénétrante, toute la meule devrait être démontée pour une nouvelle phase de séchage au soleil.

 

 

  

  Rentrer le foin.  

Pour ramener le foin à la maison, les jours ouvrables, nous attendions que mon père soit rentré de l’usine et que les vaches aient été nourries et traites. En fin d’après-midi, c’était alors le départ, les deux vaches attelées au lourd chariot à quatre  roues. Pour les parcelles les plus éloignées, le trajet prenait plus d’une demi-heure.

 

 

Chariot assez semblable à celui de mes parents. Réalisé par le charron du village, solide mais lourd, il servait autant au transport du foin que du bois. Les ridelles latérales en forme d’échelles pouvaient être remplacées par des planches pour le transport d’autres récoltes ou du fumier. Nota : les chariots dans la vallée de la Doller n’avaient pas, comme celui-ci, de treuil et de freins à l’avant, mais uniquement à l’arrière.  

Origine de la photo : http://www.uni-koeln.de/gbs/WbOpfingen/Opfingen.htm

 

L’opération de chargement nécessitait plusieurs personnes. L’une, dont le geste était nommé "langa" (langen,  tendre la fourchée), prenait le foin sur le tas et le montait sur la charrette. Une autre, dont le rôle était appelé "làda" (laden, charger) se tenait sur la charrette. Le chargeur pressait d’abord de son poids les premières fourchées jusqu’à ce que le foin arrive au niveau supérieur des ridelles. Ensuite venait le moment où il devait faire preuve de son art. Il réceptionnait chaque fourchée tendue, la retournait sur elle-même et la disposait de façon à élever une véritable construction de foin, serrée et bien verticale, dépassant nettement la largeur des ridelles, et d’une hauteur de plus de trois mètres. On pouvait ainsi accumuler sur une seule voiture tout le fourrage récolté sur un pré de vingt ares. Et c'était un point d’honneur de réussir une charretée impeccable surtout s’il fallait traverser le village sous l'œil critique des voisins !

 

 Le chargement du foin autrefois dans des régions voisines : matériel et techniques sont très semblables.

 

 

 

 

Fenaison dans le Territoire de Belfort.

 

 

 

 

 Origine de la photo : http://pagesperso-orange.fr/f5zv/BOURG/B2/B29.htm

 

 

Fenaison dans les Vosges saônoises.

 

 

 

Origine de la photo : http://lepatois.ifrance.com/foins.htm

 

Pendant ce temps, ma mère râtelait les surfaces dégagées au fur et à mesure que les tas étaient chargés. Pour ma part, tant que j’étais trop petit pour occuper le poste de chargeur, je devais empêcher les vaches d’avancer ou de trop bouger. Bien qu’on ait mis devant elles une brassée de foin à manger, elles restaient rarement tranquilles et leurs brusques écarts mettaient en péril l’équilibre de la personne juchée sur la charrette. Le fouet dans une main, une branche de noisetier garnie de ses feuilles dans l’autre, je tentais de maintenir les bêtes de trait immobiles tout en chassant les taons qui les piquaient. Cette besogne était ingrate : non seulement les vaches tourmentées par les insectes me flanquaient des coups de museau, mais lorsqu'elles bougeaient, des réprimandes excédées tombaient du haut de la charrette, et pour couronner le tout, je baignais dans la puanteur du liquide nauséabond appliqué sur les vaches et censé éloigner les taons. 

Une fois tout le foin sur le chariot, on l’arrimait grâce à une technique éprouvée. Une perche en sapin plus longue que le véhicule était posée sur le dessus du foin, au centre et dans le sens de la longueur. A l’avant, la perche était engagée dans une échelle de bois fixée verticalement à la charrette. A l’arrière, on tirait la perche vers le bas à l’aide d’une corde s’enroulant sur un cabestan horizontal, cylindre en bois qu’on tournait à l’aide de leviers engagés successivement dans ses orifices rectangulaires.

Pour finir, les faces verticales du chargement étaient râtelées pour en faire tomber les brins qui n’étaient pas assez solidement pris dans la masse compacte du foin. Cette ultime brassée de fourrage était ramassée dans un ballot en jute et accrochée à l’arrière du véhicule.

Le chargement du foin était un moment où nous ressentions la satisfaction de savoir le fourrage bientôt à l’abri. Le travail mené à bien, c'était l'occasion de sortir une bouteille d'un trou d'eau ou bien de son linge mouillé et de boire quelques gorgées d'eau rougie de vin qui rafraîchissait les gosiers altérés et irrités par les particules végétales.

Mais cette embellie était souvent gâchée par la menace des orages d’été si fréquents en fin de journée. Lorsque les cumulonimbus bouchaient le fond de la vallée, que les éclairs striaient le ciel et que les coups de tonnerre se rapprochaient, la tension montait. Chacun tentait d’accélérer son geste mais la course avec l’orage était vaine si soudain les éléments se déchaînaient. A la crainte de voir la récolte trempée s’ajoutait dans mon jeune esprit l’angoisse que la foudre s’abatte sur la fourche métallique brandie verticalement lors du chargement. Ne racontait-on pas que la foudre était tombée sur la faux d’un paysan du village et en avait fait fondre toute la lame ?

Le retour vers la maison depuis les parcelles éloignées était toute une expédition. L’attelage avançait à pas mesurés et devait régulièrement s’arrêter pour reprendre son souffle. Les irrégularités des chemins de terre, ornières, fondrières, fossés et virages serrés demandaient mille précautions pour maintenir l'assiette de la haute charretée. Certains passages en dévers exigeaient même que plusieurs hommes, à l'aide de fourches plantées latéralement dans le chargement, l'empêchent de verser.

Termes locaux liés aux travaux décrits.

 [alsacien, allemand (si différent de l'alsacien), français] 

- àbracha, (abrechen), râteler verticalement le chargement de foin.

- àblàda, (abladen), décharger.

- Ahmd (Öhmd), le regain.

- Bendbàuim, (Bindbaum) la perche servant à arrimer le chargement ; Bendbàiumseil, (Bindbaumseil) la corde servant à arrimer la perche ; Bendbàuimknopf, (Bindbaumknote), le nœud pour attacher la corde à la perche.

- Brahmaeel, (Bremseöhl) lotion contre les taons.

- Dehlawàga (Dielenwagen), chariot à ridelles pleines.

- Hei, (Heu), le foin ; Heibehna, (Heuboden), le fenil ; Heihüffa, (Heuhaufen), le tas de foin ; Heigàwel, (Heugabel), la fourche  à  foin ; Heiwàga, (Heuwagen), la voiture de foin ;  heiwa, (heuen), faire les foins.

- hiffala (häufen), mettre le regain en petits tas.

- kehra, (kehren), retourner le foin.

- làda, (laden), réaliser le chargement sur la charrette.

- langa, (langen), tendre le foin au chargeur.

- Leiterwàga; (Leiterwagen), chariot à ridelles en forme d’échelles.

- maija, (mähen), faucher.  

- Màtta putza (Matte putzen) nettoyer les prés.

- Meschtdatscher, (Mist Tätscher), l'outil servant à tasser le fumier.

- Mescht fiara, (Mist führen), transporter le fumier.

- scherla, (scheren), faire des andains ; Schora, (Scheren), l’andain.

- Racha, ( Rechen), le râteau ;  racha, (rechen), râteler, zammeracha, (zusammen rechen) ratisser. 

- Wenda, cabestan horizontal pour tendre la corde du "Bendbàuim" ; Wendholz, levier en bois pour tourner le treuil.

- zammamàcha, (zusammen machen), rassembler le foin en tas.

zettala, (zetteln), étaler le foin.

Dans mes premières années, sur les parcours peu accidentés, j’étais autorisé à faire le trajet assis sur le foin. Quelles sensations singulières de voir les choses de si haut ! Je dominais mon père guidant les vaches, les paysans au travail dans leurs prés, les villageois dans leurs jardins et les rares autos sur la route. Pendant quelques instants, le parc de la maison de maître que le mur d’enceinte cachait si bien aux regards des passants s’offrait à ma vue. Parfois, le haut du chargement traversait la ramure des arbres du bord du chemin. Je m’aplatissais sur le foin pour éviter les gifles des branches tout en essayant de leur arracher quelques fruits, jolies ailettes du tilleul ou amusantes samares de l'érable dont on pouvait faire un pince-nez.

Les dernières centaines de mètres avant l’arrivée étaient en forte pente. La paire de vaches peinait à tracter sa charge. Pour les soulager, toutes les personnes disponibles poussaient à l’arrière du chariot. L’une d’elles tenait à la main une cale de bois emmanchée qu’elle glissait sous une roue arrière dès que le véhicule ralentissait. Lors des pauses, les vaches pouvaient se reposer sans que le poids de la charrette dans la pente ne les tire en arrière. Ainsi, par courts efforts fractionnés, entrecoupés de pauses, la voiture de foin arrivait jusque devant notre maison.

Le dernier acte de la journée, une fois les bêtes dételées et abreuvées à l’étable, consistait à décharger le fourrage et à l’emmagasiner dans le grenier à foin. Avant que mes parents n’installent une soufflerie à foin, cette opération exigeait également plusieurs participants. Mon père se réservait le travail de force consistant à jeter le foin à la fourche depuis la charrette jusque dans l’ouverture en chien-assis donnant accès au fenil. Là plusieurs personnes, postées à quelques pas l’une de l’autre, faisaient progresser le foin à coups de fourches vers le fond du fenil jusqu’à sa place définitive. Les herbes sèches constamment remuées soulevaient une épaisse poussière qui se collait sur la peau en sueur dans ce grenier étouffant et obscur d’où les travailleurs sortaient noirs de crasse.

Le temps de ranger la charrette et les outils, de nettoyer le sol de la cour et de se débarbouiller à la fontaine, et cette journée de fenaison se terminait à la nuit. Le lendemain, à l’aube, mon père partirait pour l’usine tandis que ma mère soignerait les bêtes.

Puis recommencerait une nouvelle journée de fenaison sur une autre parcelle.

 

 

Bon an, mal an, la fenaison s'achevait aux alentours du 14 Juillet. Le répit au cœur de l'été était cependant bien bref. Bientôt arrivait le temps du regain, seconde coupe d'herbe de l'année.

 

 

   Les regains 

Le travail du regain se différenciait peu de celui du foin. Faucher, étaler, retourner, andainer, rassembler, charger, ramener, décharger, l'enchaînement des tâches se répétait. Pourtant ces travaux avaient leur originalité. La fraîcheur de la rosée matinale, l'heure du crépuscule chaque jour plus précoce, la douceur de l'été finissant, créaient une atmosphère moins rude que celle de la fenaison. L'herbe de la deuxième coupe, moins haute et moins drue que celle des foins, était légère et facile à travailler. Autant le foin, jaune et rêche, me laisse un arrière-goût d'âpreté, autant je garde du regain, de son odeur douceâtre, de sa couleur vert-bleu, une réminiscence plaisante. 

 

Pratique propre au séchage du regain : en fin d'après-midi nous le rassemblions en andains qui étaient ensuite divisés en petits tas ronds d'un demi-mètre de haut. Le fourrage était ainsi à l'abri de la rosée et le lendemain, la surface du pré pouvait sécher dès les premières heures de soleil. Vers 10 Heures, nous épandions  à nouveau les petits tas d'où émanaient chaleur et effluves dues à la fermentation des végétaux. Celle-ci n'était pas sans danger. Si le regain était entassé dans le grenier sans être suffisamment sec, il s'échauffait au point qu'il pouvait s'enflammer spontanément. Pour prévenir ce risque, mon père avait l'habitude, aux lendemains des récoltes, de plonger le bras dans l'amoncellement de regain frais, et si la chaleur l'inquiétait, il retournait le tas à la fourche pour l'aérer et le refroidir. 

 

 

 

Dans les Pyrénées ariégeoises, une technique de séchage par petits tas semblable à nos pratiques d'antan.

 

 

Origine de la photo : http://pagesperso-orange.fr/daniel.keff/fenaison/fenaison_08.htm

 

La récolte du regain se terminait à la fin du mois d'août.  En année normale, les charretées de fourrage obtenues avec tant d'efforts remplissaient alors le fenil jusqu'aux tuiles et permettaient de voir venir avec sérénité les longs mois d'hiver.

 La page estivale était alors tournée : les travaux d'automne pouvaient commencer.

 

 *             *             *

Henri Ehret, janvier 2008

 

 Remerciements : à mon frère Pierre qui a complété mes souvenirs, à Paul Lévêque qui a précisé des scènes de travaux et des termes d'outillage, à Philippe Lacoumette pour ses informations concernant le tarier des prés.   

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Souvenance des travaux d'antan, suite :  "Travaux d'enfant au fil des années."

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