Mon enfance a été tourmentée par de longues heures de solitude et d'ennui ; même cinquante ans après, leur évocation m'afflige encore. Pourtant, un bref mais lumineux intermède avait ouvert à mon âme une échappée insoupçonnée.  

Pendant mes douze premières années au moins, quand ma mère partait travailler sur les parcelles dispersées sur le ban communal, il allait de soi que je l'accompagne, pour porter du matériel, donner un coup de main, ou, tout simplement, ne pas traîner seul à la maison. Je me retrouvais alors pour plusieurs heures dans les champs ou les prés, réduit à l'oisiveté lorsque mon jeune âge m'empêchait d'apporter une aide utile. Ma mère n'aimait pas que je reste dans ses pieds ou que je la distraie par des questions ou des paroles futiles. Elle préférait ne pas m'avoir dans son champ de vision, mais exigeait que je reste à portée de son appel si elle avait tout à coup besoin de moi.  

Aussi, je m'éloignais dans les environs, et c'est là que je sentais la solitude et l'ennui m'envelopper et m'étreindre. Que faire dans ces parages fouillés et sondés depuis des années ? Avec qui rire et jouer ? Qui écouter ? A qui me confier ? Agir sans complicité, penser sans s'exprimer, rêver sans partager, quelle tristesse ! La compagnie des arbres impassibles, des fourrés renfermés et des ronciers hostiles ne me désennuyait pas. Je me sentais exilé dans une nature froide et muette, et le temps semblait se figer pour exacerber la souffrance de l'isolement moral où je me morfondais.  

 

 

Ce jour-là, je devais avoir neuf ou dix ans. C'était la fin de l'été ; nous étions sur l'un des champs en terrasses qui s'étageaient sur le versant de la montagne. Une fois de plus, livré à moi-même, j'errais sans y croire à la recherche de quelque trouvaille qui tromperait ma mélancolie. A défaut d'amis, je parlais aux pierres. Je longeais les murs qui soutenaient chaque parcelle horizontale. Ces constructions érigées par nos aïeux me touchaient. A travers elles, je conversais avec ces ancêtres depuis longtemps disparus de nos mémoires, mais qui nous avaient laissé le fruit de leur labeur. Je louais leur habileté et leur inventivité. Ils avaient positionné chaque moellon, chaque pierre, chaque caillou selon sa taille et sa forme pour obtenir un ajustage si minutieux que l'ouvrage avait traversé les siècles. Un abri aménagé dans l'un des murs m'attirait immanquablement. Un rocher plat de plus d'un mètre de longueur était intégré dans la construction. Reposant sur deux murets parallèles, il formait le toit d'une cavité où une personne pouvait s'asseoir. A chaque passage, j'allais m'y blottir à la recherche d'un illusoire réconfort.  Las, connaissant par cœur murs et terrasses, la satisfaction de les parcourir était vite tarie. Que faire à présent ? Grappiller les dernières mûres ? chercher des prunelles sauvages dans les broussailles ?  Et pourquoi ne pas aller plus haut ? explorer les bois qui bordaient le gradin le plus élevé ? Jusque-là, je ne m'aventurais pas seul dans la forêt sombre et mystérieuse. Je craignais mille menaces cachées par son opacité et son foisonnement désordonné. Ce jour-là cependant, autant pour défier ma propre peur que pour vaincre ma morosité, je trouvai le courage de l'affronter.

 

 

 

Prés de 60 ans après, j'ai retrouvé l'abri aménagé dans le muret de soutènement des champs en terrasses à présent entièrement envahis par la forêt. Là, c'est ma petite-fille Ezia qui s'y blottit. 

Cinq parcelles étagées me séparaient de la forêt. Je les escaladai, contournant à leur extrémité les murs de soutènement, là où ils font place à un talus herbeux. La dernière terrasse était déjà assombrie par la forêt toute proche où je pénétrai, le cœur battant. Ce n'était pas une futaie, mais un ancien champ regagné par un taillis où se mêlaient sorbiers, bouleaux, aulnes et noisetiers. Bientôt j'aperçus un ancien muret dont les pierres, descellées par les ronces et les drageons, s'éboulaient par endroits. Plus je montais, plus les arbres avaient prospéré. Des chênes et des hêtres avaient eu le temps de dominer les autres essences depuis que les terres cultivables avait été délaissées. J'étais captivé par le spectacle :  le passé revivait sous mes yeux et je mesurais l'âpreté de la lutte séculaire entre l'homme et la nature. 

Je parvins enfin sur une plate-forme plus vaste, et, à ma grande surprise, j'y découvris les vestiges d'une construction. Un rectangle de fondations en pierres naturelles envahies de mousse donnait les dimensions de la bâtisse et les restes des séparations intérieures révélait l'organisation des pièces. Je pénétrai dans l'enceinte. La prolifération des fougères et l'enchevêtrement des tiges et des troncs n'arrivaient pas à dissimuler que ces ruines avaient été un foyer. Des gens y avaient vécu ; ils y avaient aimé, souffert, espéré. Je réalisai avec émotion que là où je marchais, des enfants étaient nés, des vieillards étaient morts. Cette pensée me troubla, mon imagination se mit à galoper et me fit soudain ressentir le caractère angoissant du lieu. J'étais seul dans ces bois, seul avec les ombres des habitants de cette demeure que je venais de déranger. Mon courage tout neuf me quitta et je n'eus qu'une pensée, fuir !

Dans l'affolement, plutôt que de revenir sur mes pas, je filai droit devant moi sur ce qui semblait être l'ancien chemin d'accès de la maison en ruines. J'espérais ne pas tarder à atteindre l'orée de la forêt. A mon grand soulagement, le sous-bois devint bientôt moins obscur et enfin la clarté de la lisière vint calmer ma panique. Au moment où je ralentissais ma course, je crus entendre des bribes de voix. Je m'arrêtai pour mieux écouter : effectivement, je percevais des rires et des éclats enfantins.  

 

 

 

Il ne me restait qu'un rideau de bosquets à franchir, et je débouchai sur un petit pré presque plat. Des haies vives l'entouraient de toutes parts comme les murs d'une maison, créant un sentiment d'intimité protectrice. Et là m'apparurent ceux dont les voix m'avaient guidé jusqu'à eux. A l'ombre d'un bouquet de noisetiers, quatre enfants étaient assis en cercle, trois bambins bien plus jeunes que moi et, s'occupant d'eux, une fille d'une douzaine d'années dont je connaissais le nom, Marie-Ange. Le bruissement des branches à mon passage dans la haie leur fit tourner la tête. Après une seconde de surprise, je vis leurs visages s'éclairer de larges sourires, et Marie-Ange me dit : "Viens près de nous !"  

Aimanté par sa voix chaude et son regard clair, j'allai prendre place dans leur ronde. D'emblée, je fus accueilli sans remarque ni question ; je ne sentais que de la bienveillance à mon égard. Marie-Ange distribuait le goûter à ses protégés. Le garçon était son petit frère et les deux fillettes des cousines de passage. Les bambins mangeaient de bon cœur des tranches de pain tartinées de confiture que leur aînée sortait d'un panier où elles étaient enveloppées dans un linge blanc à rayures rouges. 

A genoux, assise sur les talons, le port altier, la jeune fille menait son petit monde avec une douce autorité.  J'étais sous son charme. A l'âge où la jeune fille naît sous l'enfant, elle alliait un air mutin et une grâce déjà féminine. Ses cheveux châtain mi-longs s'allongeaient sur les côtés en accroche-cœurs qui encadraient un visage rond égayé de deux fossettes irrésistibles. Par-dessus un corsage en vichy bleu et blanc, elle portait ouvert un gilet marine traversé de torsades horizontales et une jupe en tissu écossais qui tombait en corolle jusque sur l'herbe.  

Depuis toujours, je connaissais Marie-Ange de nom et de vue, de même que je connaissais tous les enfants du village. Mais l'éducation de l'époque séparait si strictement les garçons et les filles que je ne l'avais jamais approchée et ne lui avais jamais parlé. Ségrégation à l'école, à l'église, dans les travaux, dans les jeux, chaque sexe était élevé comme si dans la vie adulte il ne devait jamais rencontrer l'autre. Garçons et filles vivaient en parallèle et, pour un enfant qui, comme moi, n'avait pas de sœur, une fille était un être mystérieux, proche en apparence, mais inaccessible en réalité.

Et là, au milieu des boqueteaux, j'étais à côté d'elle, dans son cercle familier, buvant la gentillesse de ses paroles et à l'affût de ses gestes gracieux. C'était un moment de sérénité et d'enchantement et, pour la première fois, je connus le bonheur si simple et si pur d'être ensemble. Peur, morosité, solitude, tous les crève-cœur qui m'accablaient quelques instants auparavant étaient évanouis. La paix de l'âme et le bien-être du corps se conjuguaient pour m'élever dans une harmonie nouvelle. J'étais en-dehors du temps. Une autre réalité m'était révélée, réconfortante et riche de promesses pour l'avenir, celle où la tendresse et l'humanité prennent le pas sur la froideur et la dureté. 

 

 

 

Soudain, la pensée de ma mère resurgit et troubla ma béatitude. N'avais-je pas quitté son champ depuis bien longtemps ? Et si elle m'avait appelé sans que je l'entende ? La fébrilité me gagna et le charme fut rompu. Je me levai gauchement et balbutiai :" Je dois y aller, maintenant." Les trois petits me suivirent des yeux, consentant à mon départ comme ils avaient accepté mon arrivée. Marie-Ange leva la tête et, avec un sourire où je crus lire de l'amitié, me dit : " Reviens nous voir quand tu veux !"

Aiguillonné par la crainte d'arriver trop tard, je galopai vers notre champ, m'écorchant les jambes aux buissons traversés au plus droit. Par chance, aucune réprimande ne m'attendait. Quand j'arrivai près d'elle, ma mère ne me prêta aucune attention : elle n'avait pas eu besoin de moi pendant mon absence. Soulagé, j'allai me rencogner à l'écart pour me délecter du bonheur que je dissimulais au fond de mon être.

 

 

 

Plus jamais, je ne croisai Marie-Ange dans les prés ou les champs. Plus jamais, nous n'échangeâmes une parole ou un sourire. Je la voyais quotidiennement dans les rues du village, mais la pesanteur des mœurs dressait entre nous son absurde barrière.

Notre si brève rencontre a pourtant été une étape inoubliable de mon parcours. Embellie gardée cachée dans mon cœur, elle avait semé dans mon jardin secret la graine de laquelle est éclose la fleur de l'espérance. Oui, quelle que soit désormais l'amertume du destin, je saurais que le bonheur pouvait exister.

 Henri Ehret, février 2010.

 

 

 Origine de l'image du titre : http://www.memoclic.com/

 

 

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