L'industrie métallurgique à Oberbruck.


Dès le XIVe siècle, l’existence de mines est mentionnée dans la haute-vallée de la Doller. Plusieurs vestiges de ces « Erzgrube » ("mines" en allemand) sont encore visibles aux alentours d’Oberbruck. Au XVe siècle, un fourneau à fondre le fer, fondé en 1409, aurait fonctionné une trentaine d'années entre Oberbruck et Rimbach. Des appellations locales comme « Schmelzematte» (le pré de la fonderie) attestent l'existence de cette installation, même si son emplacement n'est pas connu avec certitude.


de Jean-Henri d'Anthès à Voyer d'Argenson.

Après les dévastations dues à la guerre de Trente Ans, l’âge d’or de la métallurgie à Oberbruck se situe de la fin du XVIIe jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Son essor est l’oeuvre de Jean-Henri d’Anthès qui dirigea, en tant que fermier, les forges d'Oberbruck de 1696 à 1704. Ce maître des forges avait pris à ferme le droit d’exploiter les métaux que détenait le seigneur de Rothenbourg par lettres patentes du roi Louis XIV. Originaire d’Allemagne, peut-être d’ascendance suédoise, Anthès développa de façon remarquable la métallurgie, non seulement dans la vallée de la Doller mais aussi dans le comté de Belfort et dans le Bas-Rhin.

La famille Anthès contrôla la métallurgie à Oberbruck jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, puis d'autres fermiers gérèrent les propriétés seigneuriales de Sophie de Rosen, comtesse de l’Aigle et de son mari Victor de Broglie. C’est ce dernier qui fit construire vers 1787 la maison de maître, actuelle maison Zeller, dite « le château ». Certains ont avancé que l’appellation « Breuil » désignant le grand pré à l'entrée Est du village où se situe la piste de l’aérodrome, serait dérivée du nom Broglie. Il est plus probable cependant que ce mot vienne de l'allemand "Brüel" désignant une prairie bonifiée par irrigation.

Bien que son mari, Victor de Broglie, ait été guillotiné sous la Terreur, Sophie de Rosen n'émigra pas, ce qui lui permit de conserver la propriété des terres et industries de la vallée de Masevaux. En 1796, elle se remaria avec Marc René de Voyer de Paulmy, comte d'Argenson. Celui-ci, malgré ses fonctions politiques sous l'Empire et la Restauration,  reprit en mains les établissements métallurgiques. Héritier des physiocrates, soucieux du "soulagement des classes laborieuses", Voyer d'Argenson publia plusieurs écrits politiques datés des "Forges d'Oberbruck."    

Épitaphe de Jean-Henri d’Anthès visible sous le porche de l’église de Sewen :

« Dans l’attente de la résurrection, ci-gît un maître très renommé et très influent, Maître Henri d’Anthès, seigneur à Blotzheim et à Brinckheim, à la tête des mines de fer d’Oberbruck et d’ailleurs, fondateur et manufacturier de fer blanc, d'excellentes lames de combat sans égales dans le royaume des Français. Il mourut le 2 novembre 1733. Qu’il repose en paix. » (Traduction de Mme Lucile Anger.)

La chronique rapporte que "Jean-Henri d'Anthès était connu en Alsace sous le nom de "Krumme Rosen" ( Rosen le boiteux.) Il habitait Oberbruck, où malgré ses richesses, il vivait simplement, détaché des biens de ce monde. (dans "Dictionnaire de biographie des hommes célèbres de l'Alsace.")


Localisation des ateliers métallurgiques.

À Oberbruck, les activités métallurgiques au XVIIIe siècle et jusqu’au début du XIXe occupaient une importante partie du village. Des bâtiments, des vestiges d’aménagement de l’eau ainsi que des noms de lieux en témoignent encore aujourd’hui.

Un premier groupe d’installations métallurgiques était situé à la Renardière (Rennschmiede en allemand). Ce quartier tire son nom d’une ancienne méthode de production de l’acier : avec un feu à haute température attisé par un soufflet, on faisait fondre de petits morceaux de minerai de fer avec du charbon de bois. On obtenait un produit de fonderie comprenant des scories appelé « Lupe » en allemand et « loupe » ou  « renard » en français. Les scories devaient ensuite être enlevées par forgeage. À la Renardière on faisait aussi de l’affinage, c’est-à-dire la transformation en fer de la fonte livrée par le haut fourneau de Masevaux. 

D’autres activités métallurgiques s’échelonnaient le long du ruisseau Le Rimbach, depuis l’actuelle propriété Zeller jusqu’à la sortie du village. Le plan des installations montre un imposant ensemble de bâtiments centrés sur la forge (die Schmiede). Si les bâtiments de travail du fer ont disparu, les habitations appelées communément « Schmetta » en dialecte alsacien sont toujours là, ainsi que l’un des hangars, la « Kohlschira »  ( textuellement "grange  à charbon") qui abritait le charbon de bois. Bien qu’un siècle et demi se soit écoulé, la noirceur de la terre à l’emplacement de la « Place à charbon » trahit encore l’ancien usage de ce lieu.

Pour voir le plan des installations métallurgiques à Oberbruck, cliquez sur l'image ci-contre.

L'utilisation de l'eau motrice.

Pour contrôler et régulariser la force motrice de l’eau, plusieurs étangs avaient été creusés. Des barrages sur le Rimbach alimentaient un système de canaux qui permettaient d’utiliser l’eau à différents niveaux.

 

Les deux étangs du moulin (Mehlaweiher) étaient encore en eau en 1945 (photo ci-contre) ; puis ils ont été progressivement abandonnés. Si l’emplacement de l’étang supérieur est aujourd’hui complètement nivelé, on voit encore la dépression de l’étang inférieur. 

 

C’est aussi à cette époque qu’ont été réalisés les premiers aménagements des Neuweiher et du Lac des Perches (Sternsee) pour constituer des réserves d’eau.


Martinets et forges.

Un martinet au XVIIIe siècle (gravure de l’Encyclopédie)

Sur le parcours de l’eau canalisée, fonctionnaient deux martinets, l’un situé à la sortie du village vers Rimbach, l’autre au niveau du parc de la maison Zeller. Le martinet était un marteau de forge pouvant peser de 40 à 80 Kg mû par une roue à aubes reliée à un arbre à cames. Cette installation avait permis une première mécanisation des opérations de forge et un accroissement de la production, l’effort de l’homme étant en partie suppléé par la force hydraulique. Dans ces ateliers, on fabriquait surtout des produits semi-finis, des tôles ou des fers de petite section.  

La fabrication de pièces finies était l’œuvre de la forge. Celles d’Oberbruck avaient acquis un savoir-faire reconnu car on y a fabriqué au début du XIXe siècle des pièces pour les toutes premières locomotives et même une traverse de bielle destinée à la machine à vapeur d’un transatlantique en 1841.

 

Si les différents ateliers n’employaient qu’une vingtaine d’ouvriers, les emplois indirects étaient bien plus nombreux. On estimait au XVIIIe siècle que pour une personne employée à la forge, cinq autres produisaient du charbon de bois ; et il fallait aussi des dizaines de mineurs pour extraire le minerai et de voituriers pour acheminer matières premières et combustible.


La fin de la métallurgie.

Ainsi la métallurgie faisait vivre bon nombre de nos ancêtres. Cependant une précarité certaine handicapait cette activité. Bien souvent les ateliers ne pouvaient fonctionner par manque d’eau ou bien par manque de minerai. Celui-ci, issu de filons déjà bien pauvres, s’épuise au début du XIXe siècle. En même temps, la sidérurgie lorraine basée sur d’énormes gisements de minerai de fer et de houille prend un essor sans commune mesure avec les modestes capacités de la vallée de la Doller. C’est dans ce contexte que la métallurgie est abandonnée à Oberbruck dans la première moitié du XIXe siècle. Les ateliers de la Renardière produisent encore du fer et de la grosse quincaillerie jusqu’en 1860, puis martinets et enclumes se taisent définitivement.

Par un heureux concours de circonstances, cette période de déclin de la métallurgie a coïncidé avec l’essor du textile.  

Voir aussi : 

L'industrie métallurgique dans la vallée de Masevaux à la veille de la Révolution.

( d'après la "Description des gîtes de minerai et des bouches à feu de la France." par M. le baron De Dietrich.)  

Suite du document : Oberbruck, ancien village industriel : L'industrie textile.

 


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