OBERBRUCK, IL Y A 150 ANS.

 

 

Il  y a 150 ans, comme toute l'Alsace, Oberbruck fait partie du Second Empire Français sur lequel règne Napoléon III. Nos ancêtres n'imaginent pas que 4 ans plus tard, ils seront les sujets de l'Empire allemand.  

Depuis le Moyen-âge, le village est le petit centre industriel de la haute vallée de la Doller, tout en conservant une tradition agricole sur les maigres terres cultivables des pentes vosgiennes. Quelques avancées technologiques dans les usines coexistent avec les pratiques archaïques dans les champs. La vallée de la Doller reste un territoire reculé, loin des centres urbains. La ligne de chemin de fer Paris-Belfort-Mulhouse est ouverte depuis 1858, mais le train n'arrivera à Masevaux qu'en 1884, et il faudra encore attendre 34 ans pour qu'il atteigne Oberbruck. Si de rares privilégiés voyagent à l'allure d'un cheval au trot, la plupart des gens ne se déplacent qu'à pied. Les transports se font au rythme des charrois à bœufs, renchérissant considérablement les produits acheminés de loin.    

Entre prémices de modernité et survivances quasi médiévales, qui sont nos prédécesseurs en ce milieu du XIXe siècle ? Comment vivent-ils ? quels sont leurs travaux ? leurs joies ? leurs épreuves ? leurs peines ? 

A travers les documents, esquissons une image du village dans la décennie 1860-1870. 

Recensement.

Les archives départementales du Haut-Rhin conservent les résultats du recensement général de la population effectué en 1866. Tous les habitants de la commune sont nommément listés, avec indication de leur patronyme, leur prénom, leur statut familial, leur profession et leur âge. Le dénombrement est fait maison par maison, et les habitants sont regroupés par "ménages", c'est-à-dire l'ensemble des personnes vivant dans le même foyer. Il s'agit généralement du père de famille, de son épouse et de leurs enfants, mais souvent s'y ajoutent d'autres membres de la famille (grand-parent, oncle, tante, petit-fils, beau-frère...) ainsi que du personnel (domestique, commis, apprenti). De plus, certaines familles accueillent dans leur logement un ou plusieurs pensionnaires. 

Habitants et logements.

En 1866, Oberbruck compte au total 650 habitants, répartis en 124 ménages installés dans 97 maisons. Peu de nouvelles habitations ont été construites depuis l'établissement du cadastre au début du siècle. Les maisons se serrent le long des routes et des chemins, souvent bâties sur des terrains accidentés ou rocheux pour préserver l'usage agricole des prairies, vergers et terres arables.

En moyenne, un ménage compte donc 5,2 membres et chaque maison abrite 6,7 personnes. [A comparer : en 2016, le village comptait 421 habitants installés dans plus de 150 maisons, soit en moyenne moins de 3 habitants par maison.]

Ces chiffres signifient que la grande majorité des habitants sont logés de façon incommode, sans intimité, dans des pièces surpeuplées et insalubres, comme le décrivent tous les témoignages sur la vie ouvrière au XIXe siècle.

La pénurie de logements est confirmée par la présence des pensionnaires : en 1866, ils sont 24 personnes isolées, hommes et femmes, à cohabiter avec une famille qui est leur est étrangère.

À la même époque, les autres villages de la haute-vallée connaissent également un pic de population (en rouge les chiffres actuels) : Dolleren 690 hab.(461), Rimbach 776 hab.(475), Sewen 877 hab.(512), Wegscheid 483 hab.(329) 

 

 

 

 

 

Vue générale d'Oberbruck vers le milieu du XIXe siècle. (lithographie)

 

 

Démographie.

Natalité, mortalité, espérance de vie.

En ce milieu du XIXe siècle, la population du village est très jeune. Sur les 650 habitants, 261 ont moins de 21 ans et seulement 49 ont plus de 60 ans. 

La natalité est forte : 22 enfants sont nés en 1866 [dont ma grand-mère, Marie Weiss], ce qui correspond à un taux de natalité de 33,8 pour mille [France 2016 : 11,7 pour mille]. Bien qu'inférieure à la natalité, la mortalité reste élevée : 18 habitants sont décédés en 1866, soit un taux de 27,6 pour mille [France 2016 : 8,8 pour mille]. [A comparer : en 2016, à Oberbruck : 4 naissances et 3 décès.]

La mortalité infantile est un fléau : on compte 101 enfants entre de 0 à 5 ans, mais seulement 75 enfants de 6 à 10 ans. Sur les 18 décès de l'année figurent 4 bébés de moins d'un an et 3 enfants entre 1 et 5 ans. 

L'espérance de vie n'est de loin pas celle d'aujourd'hui : sur le plan de la France, elle est alors de moins de 45 ans à la naissance. Il n'est pas rare que des adultes meurent dans la force de l'âge. En 1866, à Oberbruck, 6 personnes entre 20 et 50 ans décèdent. Parmi elles figure Aloyse Behra, décédé à 24 ans d'une insolation à Guaymas (Mexique). Ce soldat du 32e Régiment d'infanterie de ligne est l'une des 6 654 victimes françaises de l'expédition militaire décidée par Napoléon III dans le but de mettre en place au Mexique un régime favorable à la France. 

L'infortune de ce jeune Oberbruckois est exceptionnelle, en général les décès sont banalement dus à la maladie. La révolution hygiénique n'a pas encore gagné les esprits. On ignore toujours l'existence des microbes qui prolifèrent sur un terrain insalubre, faisant le lit de nombreuses maladies qu'on ne sait pas soigner. En l'absence de tout dispositif d'assainissement, l'eau est fréquemment polluée. Elle constitue le principal vecteur du choléra et de la typhoïde qui ne sont pas éteints en Europe. La tuberculose (appelée alors phtisie) est endémique, aggravée par l'insalubrité des logements et la promiscuité. De simples grippes ou des infections aujourd'hui bénignes peuvent être fatales. Le manque de variété de l'alimentation, basée presque exclusivement sur la production locale (pommes de terre, choux, raves, lard, fruits de saison...) entraîne des carences, par exemple en iode. Les aléas climatiques entraînent la disette et la malnutrition affaiblit les organismes. Les médecins sont rares et leurs soins inabordables pour la plupart des campagnards. Seules les sages-femmes constituent un secours de proximité, mais leurs compétences en médecine et hygiène sont pour le moins modestes.   

Conséquence des morts précoces, le nombre de personnes âgées est réduit : le village ne compte que 14 habitants de plus de 70 ans, dont seulement 3 sont octogénaires. [A comparer : en 2016, bien que la population soit réduite d'un tiers, Oberbruck compte 70 habitants de plus de 70 ans dont 34 octogénaires.]

La commune présente une inégalité entre les personnes de sexe masculin (303) et celles de sexe féminin (347). Cette disparité apparaît également pour le nombre d'époux qui ont perdu leur conjoint : 20 veuves et 14 veufs. Le surnombre de femmes est souvent expliqué par les méfaits de l'alcoolisme chez les hommes.

Mariages.

En 1866, il n'y a eu que 2 mariages à Oberbruck [dont celui de mes arrière-grands-parents Gabriel Kessler et Catherine Patat]. Ce chiffre est exceptionnellement bas, car pendant la décennie 1860-1870, le nombre habituel est de 4 à 5 mariages par an.

Accroissement de la population. 

En ce milieu du XIXe siècle, l'Alsace est en pleine transition démographique. La mortalité, même si elle apparaît forte en regard des chiffres actuels, est pourtant en baisse depuis le XVIIIe siècle (de l'ordre de 35 pour mille vers 1750 à 25 pour mille vers 1850). Comme la natalité reste élevée, l'accroissement naturel est important. À Oberbruck, dans la décennie 1860-1870, le nombre de naissances dépasse chaque année le nombre de décès (sauf en 1869). Sur cette courte période, la population s'est accrue de 53 personnes, soit d'environ 9 %. 

La hausse continue de la population suscite de graves angoisses pour l'avenir : le village, tout comme ses voisins, est surpeuplé, les terres agricoles sont insuffisantes et de plus en plus émiettées, les logements font défaut, le chômage guette et, en l'absence de toute prestation sociale, il est problématique de nourrir une famille nombreuse. L'essor démographique incontrôlé entraîne la paupérisation du prolétariat. Comment l'endiguer ? La régulation des naissances se heurte aux interdictions de l'Église catholique qui condamne contraception et avortement. Aussi, les familles ne peuvent-elles recourir qu'aux moyens suivants :

- le mariage tardif pour raccourcir la période où les couples sont socialement autorisés à procréer. À Oberbruck, entre 1860 et 1870, les hommes se marient en moyenne à 31,1 ans et les femmes à 27,6 ans.

- le célibat choisi ou imposé : en 1866, Oberbruck compte 27 célibataires de plus de 40 ans (9 hommes et 18 femmes).

- l'émigration : plusieurs cas d'émigration aux États-Unis et en Algérie sont connus, mais des chiffres globaux sur le village manquent.

Un exemple d'émigration d'Oberbruckois en Amérique, voir ici :

D'Oberbruck jusqu'en Iowa.

(L'émigration d'Aimé et Françoise Studer en Amérique au milieu du XIXe siècle.)

 

Patronymes.

Les noms de famille les plus représentés sont les suivants (noms des chefs de ménage) :

                                       Behra : 10 ménages, Ringenbach : 7 ménages, Weiss : 7 ménages

                                       Ehret : 6 ménages,   Naegelen : 5 ménages, Klingler : 5 ménages

                                       Bischoff : 4 ménages, Lévêque : 4 ménages, Zeller : 4 ménages

                                       Bruckert : 3 ménages, Iltis : 3 ménages, Maré : 3 ménages,

                                       Munsch : 3 ménages, Scheubel : 3 ménages.

Liste alphabétique des noms de famille présents à Oberbruck en 1866, y compris les noms de jeune fille des femmes mariées :

Albitz, Almy, Amée, André, Arbeit, Ast, Auzanne.

Bader, Bannwarth, Bazin, Beck, Beckl, Behra, Berguer, Bernard, Bindler, Bischoff, Bockstahl, Bomberger, Bourgeois, Bové, Brendlen, Briswalter, Bruckert.

Cantharinon, Cayot, Chevillot, Chomel, Coze.

Deparis, Dantzer.

Ehret.

Félix, Ferling, Fluhr, Foerster, Franchebois.

Galland, Garnier, Gasser, Gava, Gebel, Ginot, Girardey, Grangladen, Grewey, Grisward, Grunenwald.

Haas, Hassler, Hauss, Heinrich, Hilbert, Hiller, Hinterholtz, Hosotte, Hug.

Iltis.

Jenn, Jobin, Jordy.

Kachler , Kammerer, Kessler, Klinger, Klingler, Koehl, Kupfer.

Latsch, Lauber, Lebleu, Lehmann, Lévêque, Loetsch.

Maré, Marondet, Marrer, Marschall, Mathieu, Mersin, Mertz, Meyer, Millot, Mischler, Moritz, Munsch.

Nelles.

Phetter, Phleger, Pierre, Priquet.

Rafin, Rébillet, Rebmann, Rentzel, Rieffel, Ringenbach, Robischon, Roellinger, Rosenblatt, Ruesterholtz.

Sansé, Schacher, Schaub, Schauffhauser, Scherrer, Scheubel, Schmitt, Schmitzle, Schoenberg, Seckinger, Seiller, Sellier, Sigrist, Silbert, Sommervogel, Springharth, Steger, Studer, Sutter.

Tocquaine.

Uhlen.

Vinot.

Walbert, Walder, Walgenwitz, Weiss, Welker, Wersellé, Wirth

Zeller, Zimmermann.

Soit 132 patronymes différents pour 650 habitants : cette diversité et la présence d'une trentaine de noms francophones résulte d'une certaine mobilité des habitants et de mouvements de populations venues de vieille France à la recherche de travail dans l'industrie locale.     

Administration civile et religieuse, enseignement.

Mairie.

Dans la décennie 1860-1870, le maire de la commune est François Antoine Schacher. Né à Willer-sur-Thur en 1800, il est probablement venu à Oberbruck par opportunité professionnelle en tant qu'employé de la société Zeller-Frères. En 1838, il épouse à Oberbruck Agathe Ferling, 47 ans, cabaretière, veuve de l'aubergiste Xavier Uhlen, décédé en 1833. De ce fait, Schacher est aussi mentionné comme aubergiste [Gastwirth].   

D'abord adjoint, il devient premier magistrat en 1841, à la mort du maire Ferréol Zeller. Il reste à ce poste pendant 30 ans, jusqu'en septembre ou octobre 1871. Son successeur est Édouard Zeller.

François Antoine Schacher décède à Oberbruck en 1886, à l'âge exceptionnel pour l'époque, de 86 ans. C'est à ce jour, le maire d'Oberbruck qui a administré la commune pendant la plus longue période.  

Pour l'exécution des décisions municipales, le maire peut compter sur un garde-champêtre du nom de Rémy Scheubel. Un fossoyeur, Sébastien Ringenbach, assure les inhumations. 

Le recensement mentionne la présence à Oberbruck d'un percepteur, Edouard Rieffel. Il n'a pu être établi si l'administration des finances avait alors une perception dans la commune. 

Église.

Au moment du recensement, le curé d'Oberbruck est l'abbé Désiré Dantzer, âgé de 35 ans. Avec sa bonne, Victoire Grewey, 24 ans, il habite le presbytère situé immédiatement à côté de l'église. (actuelle maison Lauber au n°9 rue Principale.)

Assurer les offices quotidiens et dominicaux, célébrer chaque année une vingtaine de baptêmes et presque autant d'enterrements, enseigner le catéchisme à une ribambelle d'enfants, le prêtre ne chôme pas. L'église paraît bien petite pour 650 habitants à une époque où tout le monde est pratiquant, le besoin religieux étant exacerbé par la précarité d'une existence où la mort frappe souvent et à tous les âges. 

Désiré Dantzer meurt en 1900 à Blodelsheim dont il était le chargé d'âmes.

Enseignement.

L'école des garçons.

Elle est tenue par Joseph Roellinger. Auparavant instituteur à Wegscheid, il est à Oberbruck depuis 1862 et y sera toujours en 1874. Il remplit également les fonctions de secrétaire de mairie, d'organiste et de sacristain. Âgé de 28 ans, il vit avec son épouse, Marie Cayot, sans profession. Le couple n'a pas d'enfants en 1866 et habite le bâtiment de l'école.  

L'école des filles.

L'école des filles n'a ouvert à Oberbruck qu'en 1855. D'abord installée dans un bâtiment loué par la société Zeller-Frères, elle est ensuite intégrée au bâtiment de l'école des garçons agrandie à cet effet en 1864. En 1866, c'est Sœur Wenceslas Loetsch, âgée de 39 ans, qui fait la classe.

La salle d'asile. [école pour petits, ancêtre de l'école maternelle] 

Créée en 1864 au rez-de-chaussée de l'école de garçons agrandie, la salle d'asile est dirigée par Sœur Euphronia Munsch, 26 ans en 1866. Elle restera à Oberbruck pendant 35 ans. Les deux religieuses habitent un logement de fonction à l'étage du bâtiment de l'école. 

Conditions de vie et de travail des enseignants.

L'école n'est alors ni gratuite ni obligatoire. Les enseignants perçoivent la rétribution scolaire payée par les parents (de l'ordre de 5 F par an en 1855), mais la commune doit leur garantir un revenu annuel minimal, d'ailleurs très inégal selon les postes : 600 F pour l'instituteur, 400 F pour l'institutrice des filles et 200 F pour l'enseignante en salle d'asile. Les revenus de l'instituteur sont équivalents à ceux d'un ouvrier qualifié. 

Le nombre d'élèves varie selon les saisons : lorsque les parents ont besoin de leurs enfants pour les travaux agricoles, ils ne les envoient pas à l'école. En 1866, il y a 123 enfants d'âge scolaire de 6 à 14 ans et une cinquantaine qui relèvent de la salle d'asile. A supposer que tous les enfants soient présents, c'est donc à des classes de 50 à 60 élèves que chacun des 3 enseignants d'Oberbruck devrait enseigner !  

Niveau d'instruction des villageois.

Les actes de mariage de la décennie 1860-1870 constituent un indicateur. En moyenne chaque acte est signé par 8 personnes (mariés, témoins, parents). Sur un total d'environ 400 personnes invitées à apposer leur paraphe, seules 13 ont déclaré ne pas savoir signer. Il s'agit de 3 pères de mariés et de 10 mères de mariés, donc des représentants de la génération précédente. Ce constat indiquerait que vers 1870 l'analphabétisme total est en passe de disparaître.   

Les Oberbruckois connaissent-ils le français ?

Par l'école, la langue française tente de se faire une place dans l'Alsace germanophone. En 1835, l'introduction du français à l'école a été décidée. En 1845, l'école d'Oberbruck possède un modèle d'écriture française à côté du modèle allemand. Au milieu du siècle, plusieurs inspections font état de progrès du français. En 1854, le règlement scolaire édicté par l'académie du Haut-Rhin prévoit que tout l'enseignement sera donné en français sauf la religion et l'allemand. Pourtant en 1860, un rapport sur les écoles en Alsace constate que "les 3/4 des élèves ne comprennent pas le français." Sous le Second Empire, le français fait quelques avancées sans pour autant menacer l'hégémonie de l'alsacien dans la communication orale et de l'allemand à l'écrit. Les actes de mariage apportent une illustration qui n'est pas pour autant une preuve formelle : dans les années 1820 à 1850, les actes se terminent par "après lecture et interprétation en langue allemande". Dans la décennie 1860-1870, cette formule disparaît.            

Un professeur issu du peuple.

Pour un fils du peuple, la poursuite d'études n'est possible que par la filière religieuse. Le recensement trouve dans le village un professeur du nom de Côme Damien Uhlen. Ce fils du cultivateur et garde-forestier Jean Ambroise Uhlen a laissé une trace dans l'histoire du village à deux occasions. En 1839, alors qu'il a 12 ans, son instituteur s'absente de l'école en lui laissant la responsabilité de la classe. Côme en profite pour frapper ses camarades à coups de bâton, au point que l'un doit rester alité 3 jours et qu'un autre a un œil presque crevé. Cet épisode lui donne-t-il la vocation de l'enseignement ? Toujours est-il que Côme Uhlen devient prêtre et professeur au Petit Séminaire de Lachapelle-sous-Rougemont. Vers 1860, les supérieurs de cet établissement font don à leur enseignant d'une statue de la Vierge de l'immaculée conception. Celle-ci est installée sur un terrain de la famille Uhlen, au lieu-dit "Puppelstein", un rocher dominant Oberbruck à l'Ouest. C'est l'abbé Uhlen lui-même qui procède à la bénédiction du monument pieux en 1864, en présence d'une grande foule. Côme Uhlen décède au presbytère de Lièpre en 1868, à l'âge de 41 ans.   

Photos de la vierge du "Puppelstein" : cliquez ici.     

En 1866, un autre jeune Oberbruckois suit les traces de Côme : Joseph Behra, séminariste de 21 ans, fils du cultivateur Rémy Behra. 

À noter que les enfants des familles des industriels ne fréquentent pas l'école communale. Ils bénéficient d'un enseignement à domicile dispensé par des préceptrices privées, puis poursuivent leurs études dans des pensionnats ou lycées de villes.

 

Economie. Les métiers.

L'industrie.

Au milieu du XIXe siècle, Oberbruck est un village industriel. Le textile est en pleine expansion, mais des activités métallurgiques persistent.

Historique de l'industrie à Oberbruck, conditions de travail et vie des ouvriers, voir ici :

http://ogygie.pagesperso-orange.fr/metallurgie.htm

http://ogygie.pagesperso-orange.fr/textile.htm

http://ogygie.pagesperso-orange.fr/donatbechamp.htm

En 1866, le recensement atteste de la présence de quatre ménages d'industriels (appelés "fabricants"). Il s'agit de 4 fils de Joseph Zeller, le fondateur de l'industrie textile à Oberbruck, qui se sont associés pour former la société Zeller-Frères :

- Edouard Zeller (1818-1883) qui vit avec sa seconde épouse Joséphine Sommervogel dans l'actuelle maison Gebel, au n°1 de la rue principale. 

- Gaspard Zeller (1820-1887) et son épouse Suzanne Le Bleu occupent l'actuelle maison Lehmann au n°1 de la rue de la Renardière. Chimiste de formation, Gaspard Zeller a créé en 1856 une fabrique de produits chimiques pour l'impression sur tissus.

- Charles Zeller (1828-1905), mari de Céleste Rébillet, occupe une partie de la grande maison de maître à l'entrée de la rue de Rimbach. (le "château")

- Victor Zeller (1833-1896) et son épouse Marie Tocquaine* occupent l'autre partie.     

* Le recensement atteste la présence à Oberbruck du docteur en médecine Rozier Coze. Il s'agit du doyen honoraire de la faculté de médecine de Strasbourg en retraite à Oberbruck auprès de sa petite-fille Marie Tocquaine, épouse de Victor Zeller.

Page consacrée à Rozier Coze à Oberbruck, voir ici :

Rozier Coze, une sommité médicale du XIXe siècle enterrée à Oberbruck.

 

 

 

 

 

 

Le centre du village et la fabrique vers le milieu du XIXe siècle. (lithographie)

Professions liées à l'industrie.

Le recensement est malheureusement inégalement explicite en ce qui concerne les professions. En général, seule la profession du chef de famille est précisée, et pour les ouvriers du textile, il y a rarement d'indication sur leur qualification. La profession des enfants, adolescents et femmes qui constituent l'essentiel de la main d'œuvre du textile n'est pas inscrite. On ne peut donc identifier toutes les personnes qui à Oberbruck font partie des quelque 200 salariés de  Zeller-Frères.  

Synthèse des renseignements sur les métiers liés à l'industrie : 

- au niveau de l'encadrement, on cite 1 directeur, 2 contremaîtres, 1 chimiste, 1 comptable, assistés de 5 employés de bureau (ou commis). 

- plusieurs métiers relatifs au fer (fondeur, mécanicien, serrurier [Schlosser], tourneur sur fer, forgeron, taillandier) indiquent que la métallurgie est encore active. En 1855, Joseph Zeller avait acquis la forge et la Renardière, puis en 1858, après l'incendie de la fonderie André Père & Fils à Masevaux, il avait racheté le matériel de cet établissement et l'avait installé près de la forge pour y construire des métiers à tisser.

- un teinturier : probablement un employé de l'atelier de teinture d'impression sur tissus.

- autres métiers liés au fonctionnement des usines : 1 portier, 2 gardiens de nuit, 3 voituriers.  

Artisans et commerçants.

Le principal négociant du village est Lucien Nelles : il possède une boulangerie, vend de l'épicerie ainsi que toutes marchandises nécessaires à la vie quotidienne des habitants. Il a par exemple fourni le mobilier pour l'école lors de son agrandissement. Le commerce de la famille Nelles occupe l'ancien magasin de M. Raymond Scheubel au n°7 rue Principale.

Le village compte 3 autres boulangers (parmi eux Antoine Ringenbach dont, un siècle après, les petits-enfants étaient toujours appelés "Beck Maria" et "Beck Toni" en raison du métier de leur aïeul), 1 boucher travaillant avec son fils et 2 aubergistes.

Pour se vêtir, les habitants peuvent s'adresser à 3 tailleurs, 4 cordonniers et 1 sabotier.

On relève également la présence de 2 maçons, 2 charpentiers, 7 menuisiers, 1 horloger sans indication si ces professionnels sont indépendants ou dépendent des usines.

La mention d'un meunier laisse entendre que le moulin situé au bord du torrent le Rimbach en haut de l'actuelle rue du Moulin est alors en activité.

Un tonnelier est là pour fabriquer les fûts et les baquets nécessaires à l'agriculture, à la conservation des aliments, à la lessive. 

Personnel de maison, domestiques.

Le village compte 5 cuisinières professionnelles actives dans les familles des fabricants ou d'autres notables. Par ailleurs, 18 personnes sont inscrites comme domestiques ou servantes. On peut ajouter dans cette catégorie un cocher et un jardinier. 

Journaliers.

La profession la plus représentée en 1866 est celle des journaliers [Taglöhner] : 28 chefs de ménage font partie de cette catégorie difficile à cerner, à cheval sur le monde paysan et le monde ouvrier. Selon B. Risacher : "L’immense majorité de ces journaliers agricoles, sans profession stable, était en fait recrutée saisonnièrement par l’industrie textile. Le petit paysan non propriétaire pouvait entretenir une famille en s’adjoignant une petite activité secondaire en hiver." Les journaliers représentent le prolétariat du village, les travailleurs les plus vulnérables face à la misère.

Salaires et pouvoir d'achat des ouvriers.

Nos ancêtres au XIXe siècle ne connaissent ni congés ni vacances. Seuls les dimanches et certains jours de fête religieuse sont chômés. Un ouvrier d'usine, s'il a la chance d'être embauché en permanence, travaille environ 300 jours par an avec un horaire journalier de l'ordre de 12 heures. Les salaires sont calculés par jour. 

À Oberbruck, en 1840, dans la filature Zeller, un homme gagne 1,50 F par jour, une femme 1 F et un enfant 0,60 F. Vingt ans après, selon des chiffres moyens pour le travail industriel en Alsace, le salaire quotidien d'un ouvrier masculin du textile est de l'ordre de 2,20 F par jour ; les femmes gagnent en moyenne 2/3 du salaire masculin et les enfants moins de la moitié. Les ouvriers professionnels (menuisiers, serruriers, forgerons...) peuvent gagner le double d'un manœuvre du textile ou d'un journalier.  

En 1857, 1 kg de bon pain coûte 0,50 F, 1 kg de viande de porc 1,40 F, 1 kg de beurre 2,20 F, 1 litre de vin rouge ordinaire 0,60 F. L'essentiel des revenus est consacré à la nourriture, et principalement au pain : une famille de 6 personnes en consomme 3 à 4 Kg par jour. Le peu qui reste va au logement, à l'habillement et au chauffage. Journaliers et ouvriers peuvent difficilement faire des économies et progresser sur l'échelle sociale.   

[A comparer : vers 1860, avec la paie de 12 H de travail, un ouvrier peut acheter 4,4 Kg de pain ; en 2017, un ouvrier au SMIC avec la paie de 7 H de travail peut acheter 15 Kg de pain. Le pouvoir d'achat d'une heure de travail ouvrier est aujourd'hui 6 fois supérieur à celui du milieu du XIXe siècle.]

Travail des enfants.

Il y a 150 ans, la législation ne protège guère les enfants vis à vis du travail. Depuis 1841, l'âge minimum pour être employé dans une usine est de 8 ans. En 1851, la durée de travail journalière est limitée à 8 heures avant 14 ans et de 12 H de 14 à 16 ans. Cela signifie que de nombreux enfants et adolescents du village prennent le chemin de l'usine où ils passent de longues heures. L'appoint de leur salaire, aussi faible soit-il, contribue à la subsistance des familles les plus démunies. 

Agriculture et forêt.

L'agent recenseur a noté la présence de 5 cultivateurs et de 2 fermiers. Les cultivateurs sont des paysans du village vivant exclusivement de l'agriculture, tandis que les fermiers vivent dans les marcairies de montagne. Ces derniers sont François Joseph Munsch et Barthélémy Grisward, sans indication de l'exploitation qu'ils ont pris à bail.

François Joseph Munsch est né à Goldbach en 1811 et, avant de s'établir à Oberbruck, tenait la ferme Neu Erbet à Rimbach. Il est le père de Stanislas Munsch (1858-1941) dont la personnalité a marqué ses contemportains au point qu'ils ont appelé ses descendants par son prénom (Stànnes). Ceux-ci ont écrit l'histoire de la ferme du Gresson-Moyen au XXe siècle, entre autres, son fils Léon Munsch (1887-1984) et son petit-fils César Munsch (1926-2009). Les exploitants actuels de la ferme du Bas-Gresson sont aussi des héritiers de Stanislas.    

Par ailleurs, la large majorité des ouvriers et des journaliers exploitent une parcelle de terre et élèvent une vache, une chèvre ou un porc. Les démunis qui ne possèdent aucun lopin nourrissent des lapins ou une chèvre en envoyant leurs enfants arracher l'herbe des bords des chemins ou en forêt. Pendant la belle saison, le berger emmène chaque matin le bétail des villageois paître sur les pâturages communaux et le ramène le soir. En 1866, sont cités deux bergers inscrits dans le même ménage, Henri Naegellen et Pierre Chevillot. Ils habitent la maison du berger autrefois située au niveau de l'actuel n°5 de la rue du château. 

Exploitation de la forêt : 4 bûcherons sont recensés, mais plus aucun charbonnier n'est cité. Le charbon des mines de Ronchamp semble avoir définitivement pris le pas sur le charbon de bois. 

Rentiers.

Enfin, 4 personnes sont notées comme "rentiers", 3 femmes et un homme. D'après le mode de vie des ménages dont elles font partie, le terme "rentier" doit être pris au sens de "personne vivant de ses revenus sans travailler". Parmi elles, on trouve la mère du négociant Nelles ainsi qu'une dame de 74 ans, Agathe Félix, qui a une cuisinière à son service.

 

 

Conclusion.

Chiffres, actes et documents permettent de tracer le profil socio-économique d'Oberbruck il y a 150 ans. Ce tableau reste cependant muet sous bien des rapports. On aimerait mieux connaître nos prédécesseurs sous l'angle humain. Quelle mentalité règne dans la localité ? quels types de rapports entre les concitoyens ? Leur joie de vivre est-elle brisée par la dureté et la précarité de l'existence ou bien au contraire en est-elle galvanisée ? Les familles sont-elles unies et solidaires, ou excédées par la promiscuité et le dénuement ? Les habitants se sentent-ils prisonniers de leur village ou au contraire sécurisés de vivre dans leur petite patrie ?  Les fidèles subissent-ils le carcan de l'Église catholique et sa morale imposée ou bien y trouvent-ils du réconfort ?    

Ces questions trouveraient des réponses dans des témoignages personnels, des lettres, des récits qui auraient été consignés pour la postérité. Lecteurs de cette page, si vous détenez de tels documents, n'hésitez pas à m'en faire part, je les utiliserai volontiers pour enrichir le présent article.

Henri Ehret, juin 2017.

Contacter l'auteur.

 

Sources :

Le site http://www.archives.haut-rhin.fr/ a été consulté pour :

- les données du recensement de 1866.

- les actes d'état-civil d'Oberbruck au XIXe siècle.

Le site http://www.geneanet.org/ a permis d'identifier plusieurs personnes citées dans l'article.

Les données du chapitre consacré à l'école sont tirées des articles de M. Jean-Marie Ehret parus dans L'Écho d'Oberbruck, ainsi que du Journal des Sœurs enseignantes paru dans ce même bulletin.

L'histoire du Puppelstein est renseignée grâce à l'article de Maria et Jules Scheubel, paru également dans L'Écho d'Oberbruck.

Mes remerciements à M. Bertrand Risacher pour ses précisions sur le statut des journaliers. Pour plus d'informations sur les conditions de vie et de travail au XIXe siècle, on se réfèrera à sa thèse : "Les mutations successives d'un espace enclavé et déshérité. Industrialisation et désindustrialisation dans la vallée de Rimbach du XVIIIe siècle à nos jours."

L'article de P. Zeller, dans Patrimoine Doller n° 2 de 1992 a fourni des renseignements sur la société Zeller-Frères. 

Des renseignements ont été trouvés lors de l'exposition consacrée aux usines Zeller à Oberbruck par la Société d’histoire de la vallée de Masevaux en 2016.

Wikipedia a fourni les chiffres liés à la démographie, aux salaires et aux prix.