D'OBERBRUCK JUSQU'EN IOWA.

 

 

L'émigration d'Aimé et Françoise Studer en Amérique au milieu du XIXe siècle.

 

 

Origines familiales.

Aimé Studer naît à Oberbruck le 5 novembre 1815. Son père, Sébastien Studer (1776-1841) a eu 9 enfants de sa première épouse Anne-Marie Ringenbach, mais celle-ci décède en 1811, âgée seulement de 36 ans. Sébastien se remarie en 1813 avec Anne-Marie Fritz (1781-1852) qui lui donne encore 7 enfants :  Florine, Aimé, Catherine (morte à 1 an), Catherine, Hélène, Thérèse et Augustin. 

La famille de Sébastien Studer habite à Oberbruck depuis le milieu du XVIIIe siècle. Sébastien est cordonnier comme l'était son père, et son fils Aimé lui succède également dans cette profession.

En 1843, âgé de 28 ans, Aimé Studer épouse à Oberbruck Françoise Bollinger, une jeune fille de 22 ans habitant le village, mais originaire de Soppe-le-Haut. Ses parents, le tisserand et journalier Georges Bollinger (1785-1842) et son épouse Thérèse Dietrich (1788-1833) ont eu 10 enfants ; au moment du mariage de Françoise, ils sont décédés depuis plusieurs années. 

Au Canada.

Quatre ans après, le jeune couple encore sans enfants décide d'émigrer en Amérique. Le 9 avril 1847, ils obtiennent un passeport à destination de la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, mais on ignore s'ils ont effectivement débarqué dans cette ville, car c'est au Canada qu'on retrouve leur trace en cette même année 1847. Leur émigration n'est pas un acte isolé. Aimé et Françoise sont accompagnés de deux cousins d'Aimé, Apollinaire Jenn et Joseph Seiller. Au Canada, ils retrouvent Nicolas Dietrich, un oncle de Françoise qui y est installé depuis plusieurs années. Par la suite, une jeune sœur de Françoise, Agathe Bollinger et son mari, Dominique Bruxer, un maçon originaire d'Oberhergheim, rejoindra également sa parenté dans le Nouveau-Monde.

Les immigrants alsaciens s'établissent dans la partie Sud-Est du Canada encadrée par les lacs Huron, Érié et Ontario qui deviendra en 1867 la province de l'Ontario. Ils se fixent à 100 km au sud-ouest de Toronto, dans la ville de Waterloo. Là, ils résident dans la paroisse St-Agatha, un écart situé à 10 km à l'ouest du centre de la ville. 

À St-Agatha, les Alsaciens rallient une petite colonie d'immigrants germanophones fondée vers 1825 par des agriculteurs amish et mennonites ayant fui les persécutions religieuses. La colonie est ensuite développée par l'arrivée de catholiques comme Aimé, Françoise et leurs compagnons.

Pendant les 20 années suivantes, Aimé et Françoise vivent au Canada. Désormais, dans leur environnement anglophone et germanophone, ils sont appelés Amandus et Francisca. La seule information sur leur existence pendant ces deux décennies est la naissance de leurs 10 enfants, tous nés au Canada : Augustin, né en 1848, Joseph, né en 1850, Ignatius Nathan, né en 1851, Theresa, née en 1853, Mary Agatha, née en 1855, Nicholas, né en 1856, Amandus Junior, né en 1858, Gregory, né en 1860, Margaret, née en 1862 et Marcus, né en 1866.

Aux États-Unis. 1) dans l'Illinois.

En 1868, Amandus et Francisca, avec leurs 10 enfants, probablement accompagnés par la famille de Nazarus Hoffer dont l'épouse Aurelia est une cousine de Francisca (branche Dietrich), décident le second mouvement majeur de leur vie : l'émigration vers les États-Unis.

Plusieurs hypothèses sont avancées par les descendants Studer pour expliquer ce nouveau départ :

- le facteur religieux aurait joué un rôle, les deux pionniers alsaciens désapprouvant le mélange des croyances dans leur environnement canadien.  Amandus et Francisca auraient souhaité partir avant que leurs enfants ne se marient sur place avec le risque d'abandonner leur foi catholique.

- la fin de la guerre de Sécession en Amérique constituait un élément rassurant.

- d'anciens immigrants de St-Agatha les auraient informés des bonnes opportunités offertes en Illinois où la langue allemande était très pratiquée.

Après un voyage de près de 1000 km, les Studer et les Hoffer s'établissent à Lena, petite ville de l'Illinois, à environ 200 km à l'ouest de Chicago. Lena compte alors 1200 habitants ; cette localité récente ne rassemblait qu'une douzaine de familles en 1854, mais s'est développée rapidement grâce à l'arrivée des immigrants attirés par les riches terres agricoles de la Corn Belt.

Si on ignore l'activité économique des Studer au Canada, on est sûr qu'à partir de leur installation à Lena ils se consacrent à l'agriculture.

Dans la période qui suit l'arrivée des Studer à Lena, plusieurs de leurs enfants se marient et fondent leur propre foyer. D'après les patronymes des conjoints, les unions sont contractées à l'intérieur de la communauté de langue allemande. Les Studer de la seconde génération sont tous agriculteurs, mais souvent exercent des professions parallèles telles que commerçant, agent foncier, banquier. 

 

Les 10 enfants d'Amandus et Francisca Studer vers 1885. 

 

Debout de G à D : Ignatius, Nicholas, Amandus Jr, Gregory, Marcus.

Assis de G à D : Augustin, Theresa, Mary Agatha, Margaret, Joseph.

 

 

Origine de la photo : http://www.studerhistory.org/

 

Aux États-Unis. 2) dans l'Iowa, première étape.

Amandus et Francisca et leurs amis Hoffer ne restent que 5 ans à Lena. En 1873, laissant derrière eux leurs filles Mary et Theresa installées avec leurs maris dans l'Illinois, ils reprennent la route pour s'établir 300 km plus à l'Ouest, près d'Ackley dans le centre de l'Iowa. L'agglomération porte le nom de William Ackley, l'un des investisseurs qui vers 1857 a acheté les terrains pour édifier la future ville. L'arrivée du chemin de fer en 1865 entraîne une ruée des colons. Quand les Studer y arrivent, Ackley est un petit centre urbain de 2000 habitants où les agriculteurs des plaines environnantes trouvent les services nécessaires : commerciaux, scolaires, médicaux, religieux...

 

 

 

 

 

 Les 4 étapes de l'Odyssée des Studer. 

 

 

   Origine de la carte : Google Maps.

 

Aux États-Unis. 3) dans l'Iowa, dernière étape.

Cinq ans après, pour des raisons inconnues, les deux familles Studer et Hoffer se déplacent à nouveau d'une centaine de kilomètres vers l'Ouest. En 1882, ultime étape de leur pérégrination, ils s'implantent dans la région de Wesley et St. Benedict, deux très petites localités séparées de 8 km, au cœur de ces terres de l'Iowa réputées les plus fertiles du monde. Amandus et Francisca, bientôt septuagénaires, se fixent à St-Benedict qui ne regroupe que quelques familles. Leurs plus jeunes enfants se marient à leur tour et s'établissent dans la région. Le vieux couple vit presque 20 ans dans sa ferme de St-Benedict, exploitée un moment par Marcus, leur benjamin. Puis vers 1901, il rejoint Wesley où il habite dans la même rue que leur fils Nathan.

 

 

Francisca et Amandus Studer dans leurs vieux jours. 

 

Origine de la photo : http://www.studerhistory.org/

C'est là qu'Amandus Studer meurt le 8 juillet 1904 à l'âge de 89 ans. Deux jours après, il est enterré dans le cimetière de Saint-Bénédict. Tous ses enfants (sauf Nicholas, décédé en 1894) assistent à ses obsèques. Des dizaines de délégations de sociétés locales suivent le cortège ainsi qu’une foule d’amis et de connaissances.

Francisca Studer née Bollinger lui survit encore 4 ans : elle meurt le 30 janvier 1908 à l'âge de 86 ans. À la date de sa mort, Francisca a 156 descendants vivants dont 9 enfants et 76 petits-enfants.

 

Retour aux sources.

Dans les années 1970, des arrière-petits-enfants d'Amandus et Francisca aspirent à connaître leurs racines. Ils désirent en particulier savoir d'où était venu l'ancêtre portant le patronyme Studer. Hélas, le temps avait effacé de la mémoire familiale le souvenir des origines d'Amandus et Francisca et les documents écrits faisaient défaut.

Par bonheur, la famille avait conservé la bible d'Amandus qui s'était transmise de génération en génération. C'était la bible de son père ; sa mère la lui avait remise lors de son départ pour l'Amérique. Le livre présentait des inscriptions manuscrites en allemand. Une première traduction de cette écriture cursive difficile à déchiffrer indiqua que la bible était la propriété de Sebastian Studer et de sa femme Anna Marie Fritz, du village de Overbush. Mais aucune localité de ce nom ne fut trouvée sur la carte de France. Un autre traducteur ayant fait ses études en Europe découvrit alors que le nom du village était en fait Oberbruck.

En 1977, Richard E. Studer et son épouse font un premier voyage en Europe à la recherche de leurs racines. A Oberbruck, ils s'adressent au curé qui, ne sachant pas l'anglais, les dirige vers l'instituteur. Celui-ci est aussi secrétaire de mairie : il ne lui faut que quelques minutes pour monter au visiteur ému l'acte de naissance d'Aimé Studer, son arrière-grand-père !  

Acte de naissance d'Aimé Studer. Origine de la photo : http://www.archives.haut-rhin.fr/  

En 1978, Richard E. Studer, accompagné par d'autres descendants d'Amandus, revient à Oberbruck. Les Américains rencontrent plusieurs familles Studer de la vallée ; parmi elles, la famille de Pierre Studer d'Oberbruck et celle d'André Studer de Dolleren, avec qui des ancêtres communs sont identifiés. 

D'autres voyages entre 1980 et 2000 permettront à plusieurs groupes de descendants des deux pionniers oberbruckois de découvrir la terre d'origine de leurs aïeux.

 

Conclusion.

Le destin d'Aimé et Françoise Studer nous rappelle qu'il y a un siècle et demi, les habitants de notre village survivaient difficilement, avec la misère comme seule perspective d'avenir. L'angoissante augmentation de la population rendait chaque année plus aiguës la rareté des terres, l'insuffisance des salaires dans l'industrie et la hantise du chômage.     

Aimé et Françoise ont fait le pari d'un départ sans retour vers un monde inconnu mais plein de promesses. À plusieurs reprises, ils ont tout quitté pour aller de l'avant dans l'espoir de consolider leur existence, autant sur le plan matériel que moral. Aujourd'hui, plusieurs centaines de descendants du couple oberbruckois, bien intégrés dans la nouvelle patrie, témoignent de la belle réussite de leur entreprise. 

Il nous est permis d'imaginer... Au soir de leur vie, Aimé et Françoise, fiers de leur ferme de cent hectares dans les riches plaines de l'Iowa et de leurs nombreux enfants tous établis et prospères. Se souvenaient-ils alors qu'à Oberbruck, le moindre lopin de terre leur aurait été inaccessible et que leurs enfants auraient été réduits à une vie de labeur sans espérance ? 

Henri Ehret, juillet 2017.

Contacter l'auteur.

 

Sources :

- le site : http://www.studerhistory.org/

- Le site http://www.geneanet.org/, arbres de Guy Marie-Locard et Jacques Bollinger.

- Le site http://www.archives.haut-rhin.fr/ : actes d'état-civil d'Oberbruck et Soppe-le-Haut

- Wikipedia et Google Maps : renseignements sur les localités du Canada et des États-Unis cités.

 

 

Retour vers la page : "Oberbruck, il y a 150 ans."