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1870 : Victor Zeller défend l'industrie cotonnière alsacienne devant la Commission parlementaire.

Notice biographique de Victor Zeller.

Source : Enquête parlementaire sur le régime économique, Industries textiles. T 2.

gallica.bnf.fr/Bibliothèque Nationale de france.

 
Les circonstances : 

Jusqu'en 1860, l'industrie française est protégée par des droits de douane très élevés. À l'abri de la concurrence étrangère, elle se développe et prospère. Mais en même temps, peu aiguillonnée par la concurrence, elle prend du retard sur ses rivaux européens, principalement l'Angleterre, tandis que les prix élevés sur le marché intérieur pèsent sur le pouvoir d'achat des Français.

En 1860, véritable coup de tonnerre dans le ciel économique français, Napoléon III rompt avec le protectionnisme. Le traité de commerce franco-britannique (Traité Cobden-Chevalier), négocié dans le plus grand secret, est signé pour dix ans. Par ce traité, la France supprime toutes les prohibitions sur les produits manufacturés et les remplace par des droits réduits. Par exemple, pour les filés de coton, ils ne sont que de l'ordre de 5 à 10 %. Destinée à stimuler l'économie française en la confrontant à la concurrence et en favorisant l'approvisionnement en matières premières à bas prix, cette nouvelle politique commerciale suscite une vive opposition de nombreux industriels du textile qui voient le marché français envahi par les productions anglaises à faible coût. La crise s'installe chez les filateurs et les tisseurs ; certains baissent le salaire de leurs ouvriers pour rester compétitifs, d'autres sont acculés à la fermeture de leurs établissements.

Victor Zeller résume ainsi les effets du traité sur l'entreprise familiale :

"Je n'hésite pas à vous dire, messieurs, que notre établissement, fondé en 1819, a prospéré sous la direction du chef de notre maison jusqu'en 1860.  À cette époque, une modeste fortune avait récompensé les efforts de 40 années de travail, et depuis 1860, cette fortune, si péniblement amassée, a été presque anéantie."

À l'approche de l'échéance du Traité, les offensives contre le libre-échange se multiplient. La politique commerciale du gouvernement est attaquée par l'opposition menée par Thiers et Pouyer-Quertier. Au printemps 1870, le gouvernement d'Émile Ollivier réunit des commissions parlementaires chargées d'étudier les effets du traité sur l'industrie et la marine.  

Victor Zeller dépose devant la sous-commission de l'industrie du coton en tant que délégué de l'industrie alsacienne. Devant cette sous-commission paraissent les grands noms de l'industrie haut-rhinoise de l'époque : Dollfus, Engel, Gros, Hartmann, Herzog, Koechlin, Lauth,  Steinbach, Schlumberger, Thierry-Mieg. En plus de Victor Zeller, la vallée de Masevaux est également représentée par Louis Bian, propriétaire du tissage de Sentheim. 

La déposition de Victor Zeller dénonce l'état d'infériorité de l'industrie textile française que le traité de 1860 a livrée sans défense à l'invasion des produits anglais et plaide pour le rétablissement de droits de douane élevés. Ses analyses sont d'autant plus pertinentes qu'il a passé plusieurs années en Angleterre et qu'il connaît parfaitement les atouts des concurrents britanniques. Dans sa critique du libre-échange, l'industriel d'Oberbruck rejoint l'opinion des autres filateurs et tisseurs, tant Alsaciens que Normands. Mais il se heurte aux riches industriels mulhousiens de l'impression sur tissus favorables au Traité de 1860 qui leur a permis des affaires florissantes. 

 

Extraits du rapport de la Commission parlementaire.

Main d'œuvre et climat.

[...]

M. le Président. M. Zeller a demandé à donner quelques renseignements sur les prix de revient des filatures anglaises. M. Zeller a la parole.

M. Zeller. Je ne vous demanderai que quelques minutes d'attention pour vous faire ma déposition. Je ne tenterai pas d'aborder les questions générales qui ont été discutées avec tant d'éloquence par M.
Pouyer-Quertier et par d'autres de mes confrères. Je viens uniquement ici vous soumettre mon appréciation et mon opinion sur les conditions d'infériorité dans lesquelles nous nous trouvons vis à vis des Anglais.

J
'ai habité pendant quelques années l'Angleterre ; j'y ai fait mon apprentissage de filateur. J'ai donc le droit de revendiquer une certaine compétence comme praticien. Pour que mon séjour en Angleterre fût utile pour moi, je résolus de travailler manuellement sur toute la série des machines composant une filature des mieux organisées. J'ai fini même par prendre la direction d'une petite filature. Je suis de là rentré en France pour exploiter la même industrie sur les mêmes machines qui avaient servi à mon apprentissage en Angleterre ; car notre filature est entièrement composée, sauf quelques machines préparatoires, de machines anglaises. J'ai donc pu comparer les deux industries pratiquées dans les deux pays. Eh bien, messieurs, je déclare avec la conviction la plus profonde, qu'il existe entre les Anglais et nous un abîme qu'il ne nous appartient pas de franchir. Je déclare que nous sommes vis-à-vis de nos voisins, dans des conditions d'infériorité insurmontables. Je n'hésite pas à dire que jamais nous n'arriverons à fabriquer dans les mêmes conditions qu'eux, et que, par conséquent, une protection efficace nous est nécessaire, protection que j'estime même à un chiffre plus élevé que celui admis par le syndicat de l'Est. [...]

Mais je viens parler ici au nom de l'industrie cotonnière en général, qui est si intéressante et si importante dans notre pays. C'est avec regret, messieurs, mais avec conviction aussi, que je viens déclarer que jamais nous ne parviendrons à avoir une classe ouvrière aussi apte, et aussi active que la classe ouvrière anglaise. C'est du moins, mon opinion.

M. le Président. Dans quel pays êtes-vous établi, monsieur ?

M. Zeller. En Alsace, monsieur, à Oberbrück.

M. le Président. Vous êtes tisseur ?

M. Zeller. J'ai un établissement de filature, qui comprend 14 000 broches et 650 métiers à tisser.

M. de Forcade. Ainsi, monsieur, vous croyez que pour le tissage, l'ouvrier français ne vaut pas l'ouvrier anglais ?

M. Zeller. Non, monsieur, non, et je parle d'après ce que j'ai vu !

M. de Forcade.  Même pour le tissage des tissus fins, des mousselines ?

M. Zeller. Pour les tissus fins comme pour les tissus ordinaires, je crois l'ouvrier anglais supérieur au nôtre. Cette conviction s'est de plus en plus enracinée en moi depuis quinze ans que je suis de retour d'Angleterre et que je dirige ma filature en France. La race, la nature même de l'ouvrier anglais sont la raison dominante, j'ajouterai aussi, ce que M. Pouyer-Quertier vous a déjà dit, que, toutes les années, nous voyons nos hommes les plus robustes, les plus intelligents, enlevés par la conscription, et les ouvriers se résignent rarement, dans nos campagnes, à rentrer dans les filatures lorsqu'ils sortent du régiment. Ceci nous arrive tous les ans, messieurs, généralement nos meilleurs fileurs, qui ordinairement sont les plus robustes, les mieux constitués, nous les voyons partir.

Autre cause d'infériorité contre laquelle aucune force humaine ne pourrait lutter. Cette cause, messieurs, je la considère comme très importante, bien que peut-être elle puisse ne pas avoir la même importance à vos yeux. J'ai pu remarquer, pendant mon séjour chez les Anglais, combien leur climat est plus favorable que le nôtre à la filature des cotons. Il n'est pas un filateur français qui n'ait remarqué combien il est difficile de marcher convenablement pendant les grandes sécheresses de l'été ou de l'hiver. Cet inconvénient se manifeste tout aussi bien dans l'opération du tissage que dans celle de la filature, peut-être davantage.

Nous n'avions pas d'autre ressource pour y remédier que d'augmenter le nombre de nos ouvriers, c'est-à-dire que nous sommes obligés, pour cette raison, d'employer un nombre d'ouvriers plus considérable, ou bien encore de nous procurer des classements de cotons supérieurs à ceux que peuvent employer les filateurs anglais pour les mêmes numéros de filés. En Angleterre, ces inconvénients n'existent pas, ou du moins s'ils existent, c'est dans une proportion bien moindre, car je déclare que lorsque je suis revenu en France, j'ai voulu employer pour la chaîne
28 les mêmes cotons que j'avais employés en Angleterre pour les mêmes numéros, je n'ai pu y parvenir.

Oui, messieurs, quand j'ai quitté l'Angleterre, le filateur d'Oldham chez lequel j'étais, m'engageait à employer le même coton qu'il employait dans sa fabrique. J'ai essayé de le faire dans celle que j'étais appelé à diriger en France et avec ce même coton je n'ai pas pu y arriver.

M. le Président. À cause de la sécheresse de la température ?

M. Zeller. Oui, monsieur, pendant les temps de sécheresse, il n'y a pas moyen de travailler convenablement. On a essayé de divers remèdes ; ainsi on arrose fréquemment en été, on fait quelquefois, en hiver, circuler des jets de vapeur dans les salles. Le coton est une matière tellement hygrométrique, tellement sensible aux variations de la température, que ces conditions deviennent un obstacle quelquefois très sérieux.  [...]

Celle infériorité est évidente pour moi. C'est ainsi que lorsque le syndicat de l'Est vous accuse une moyenne de 9,7 ouvriers par 1 000 broches, les établissements bien organisés en Angleterre n'en emploient que trois et demi, peut-être même que trois quarante-cinq centièmes, pour le même nombre de broches. [...]

C'est ainsi que lorsque nous sommes obligés d'employer 70 ouvriers pour 100 métiers à
tisser, les Anglais n'en ont que 30 pour le même nombre de métiers. Chez eux, un ouvrier surveille 3 métiers à tisser, souvent 4 et produit 37 mètres par jour et par métier, lorsqu'un de nos ouvriers ne peut surveiller que 2 métiers, et ne produit dans le même article que 28 mètres par jour. [...]

 

 

 

Pouyer-Quertier : Auguste Pouyer-Quertier (1820-1891) industriel textile normand, en 1870 député de la Seine Inférieure, ministre sous la IIIe République.

l'Angleterre : chez Platt Brothers à Oldham près de Manchester.

 

 

 

 

 

 

 

 

M. le Président : Charles Paulmier, (1811-1887) député du Calvados.

Oberbruck : orthographié avec un tréma dans le texte français alors qu'il n'y en pas dans les textes allemands !

M. de Forcade : Adolphe de Forcade Laroquette (1820-1874) plusieurs fois ministre pendant le Second Empire. En 1870, député du Lot et Garonne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

climat : l'humidité de l'air influe le bris du fil ; plus l'air est sec et plus le fil se casse, ce qui nécessite davantage d'interventions de la main d'œuvre.

 

28 : grosseur du fil. Le numéro indique la longueur en kilomètres d'un kilogramme de fil. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Coût de l'investissement, de l'énergie, des transports.

La broche nous revient généralement en France pour une filature en chaîne 28, à 45 ou 50 fr., tous frais d'établissement compris ; aux Anglais elle revient à 23 ou 24. Je pourrais presque dire que c'est le chiffre le plus bas. Notre plus proche voisin, M. Erhard, (je ne sais pas s'il est présent à la réunion), a construit, il y a peu d'années, une filature, dont chaque broche lui est revenue à 63 fr., mais les Anglais, eux, construisent leurs filatures à 24 ou 25 fr. la broche.

La houille nous revient à 20 fr. à Mulhouse, par tonne, à 26 fr. 50 dans notre établissement ; à 32 fr. aux Vosgiens. Les Anglais la payent 8 fr. 55 rendue à leur usine devant leur chaudière ; du moins la filature anglaise dans laquelle j'étais, la payait ce prix là.

Le transport des cotons nous revient à 70 francs, - aux Anglais à 12 ou 14. De plus ils ne sont pas obligés comme nous de faire de grands approvisionnements. Ils achètent, quand ils y voient un avantage, leurs cotons au jour le jour. Ils ne  sont pas tenus comme nous, de les acheter trois semaines à l'avance, quoique souvent nous soyons convaincus qu'en retardant de huit jours nos achats, nous pourrions opérer plus avantageusement. Dans nos filatures d'Alsace, nous ne pouvons faire autrement, bien que quinze jours seulement soient nécessaires pour l'expédition ; mais il peut survenir des éventualités, des accidents auxquels nous devons parer en nous y prenant un peu plus tôt.

Le syndicat de l'Est a estimé à 80 centimes la façon du kilogramme de chaîne 28 : c'est à mon avis un minimum qu'atteignent peu de filateurs ; car, pour notre part, nous estimons cette façon à 88 centimes et elle nous revient à ce prix. Les Anglais travaillent à 51 centimes par kilogramme.
[...]
M. Jean Dollfus a estimé la main-d'œuvre de la chaîne 28, à 30 ou 34 centimes. C'est le chiffre qu'il a indiqué ici, il y a trois jours. J'ai les documents qui me permettent d'affirmer que les filateurs anglais ont pour le même numéro une main-d'œuvre de 19 à 20 centimes.

Je ne terminerai pas sans revenir sur les dépositions de MM. les imprimeurs qui ont énoncé pour leurs filatures et leurs tissages des bénéfices si considérables. Je ne me permets pas de contester leurs chiffres, mais je ne croirai jamais que ce ne soit pas par suite d'opérations commerciales heureusement et habilement conduites qu'ils sont arrivés à d'aussi beaux résultats. Le tableau que j'aurais à vous soumettre en opposition au leur est loin d'être aussi brillant [...]

Puisque M. Pouyer-Quertier vous demande de composer une sous-commission appelée à constater les désastres qui ont frappé la Normandie, je vous demanderai de l'envoyer en Alsace. Elle y trouvera les mêmes calamités, les mêmes ruines, et elle pourra constater que si les imprimeurs se sont enrichis, les filateurs et les tisseurs se sont presque tous ruinés.

J'appellerai, avant de terminer, l'attention de la Commission sur la situation d'infériorité dans laquelle nous laisse l'inexécution des promesses de 1860. Je ne parle pas pour notre établissement, qui est au fond d'une vallée, je n'ai pas la prétention de voir une voie ferrée pénétrer jusqu'à nous ; mais à 6 kilomètres de nos établissements est notre chef-lieu de canton, très important comme industrie ; ce chef-lieu de canton se trouve lui-même à  6 kilomètres du chemin de fer. Nous demandons depuis longtemps à  être reliés sans avoir encore rien pu obtenir à ce sujet.  

Erhard : Victor Erhard, industriel possédant une filature à Masevaux et un tissage à Rougemont.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Dollfus : président du syndicat des imprimeurs du Haut-Rhin.

imprimeurs : industriels qui font de l'impression sur tissu. Contrairement aux filateurs et aux tisseurs, ils profitent du traité de 1860 qui leur permet d'acheter du tissu à bas prix puis de l'exporter imprimé avec une forte plus-value. 

 

 

 

notre chef-lieu de canton : Masevaux. En 1870, le chemin de fer s'arrêtait à Sentheim. Il arrivera à Masevaux en 1884 et à Sewen en 1901.

Prix des machines.

M. Deseilligny. M. le Président, je voudrais demander à M. Zeller, qui paraît si compétent dans toutes ces questions, comment il explique une différence aussi grande dans le prix de la broche en Angleterre et en France ; j'ai toujours entendu parler d'une différence, mais jamais je ne l'ai entendu mentionner si forte ?  

M. Zeller. Les machines sont en Angleterre à un prix bien inférieur.

M. Deseilligny. Mais ne peut-on importer des  machines anglaises?

M. Zeller. Sans doute ! Mais j'estime que les machines anglaises introduites en France reviennent à peu près au même prix que les machines françaises ; le prix des transports et les droits d'entrée, les transports surtout, parce que les machines sont très lourdes, en rendent l'importation difficile. Nous-mêmes, nous avons une filature entièrement construite avec des machines anglaises, sauf quelques cardes ; tous frais payés, le prix auquel elle nous revient est à peu près celui qu'elle nous aurait coûté avec des machines françaises. Mais il n'en est pas moins vrai que les prix des constructeurs anglais sont bien inférieurs à ceux des constructeurs français.

M. Deseilligny. Je demanderai à M. Zeller de préciser un peu, si c'est possible, ce que représentent, à peu près, les frais de transports et les droits d'entrée ? Il n'est pas possible de ne pas être frappé d'une différence comme celle qui existe entre 24 fr. par broche en Angleterre, et 50 fr. par broche en Alsace.

M. Zeller. Je crois, monsieur, que, de même que les constructions de machines, les constructions de bâtiments se font en Angleterre dans des conditions excellentes. Généralement on retire la terre des fondations des bâtiments, pour fabriquer les briques avec lesquelles on doit les élever ; c'est encore un procédé des plus avantageux. D'autre part, les transmissions, les machines à vapeur et les machines elles-mêmes sont à des prix sensiblement inférieurs ; ces prix, que je vous indique ont, il est vrai, été consentis pour une filature construite dans de larges proportions, une filature de 78 000 broches.

M. de Forcade.  Mais en achetant des machines en Alsace, est-ce que la broche revient à 50 fr. ?

M. Zeller. Oui, monsieur, en général.

M. Jean Dollfus. J'ai une réponse très précise à donner, à propos des machines. Mon beau-frère, M. Koechlin, est le premier constructeur de machines de filatures en France ; il a construit à peu près toutes les filatures de notre région ; or, il a été question, pour le cas les admissions temporaires seraient retirées, de fonder une grande filature qui serait créée par les imprimeurs ; alors, M. Koechlin est venu me proposer de faire cette filature, le terrain compris, ainsi que les bâtiments, et le moteur, tout absolument enfin, clefs en main, à 36 fr. la broche. Je le répète, tout était compris et c'était une filature pour chaîne 28. En outre, ces messieurs ont construit tout récemment pour la maison Steinbach, Koechlin et Cie, une filature qui a coûté à peu près ce même prix. Mais enfin, voici qui est positif : M. André Koechlin a offert de faire une filature à 36 fr. la broche, terrain et tout compris.

[...]

M. Jean Schlumberger. Comme constructeur, je n'entreprendrais pas une filature chez nous, à Guebwiller, à moins de 50 fr. par broche, s'il fallait fournir le terrain, les moteurs, toutes les machines nécessaires aux numéros variés qu'on exige, etc...; jamais je n'entreprendrais une filature de ce genre à des conditions pareilles à celles qu'on a indiquées. Je crois que M. Steinbach a acheté ses machines à très bon marché, mais qu'il a été obligé après coup d'ajouter beaucoup de machines qui ont élevé le prix de revient de son établissement. En somme, je crois que le prix de 50 fr. par broche est modéré.  

M. le Président. Dans le prix que vous avez donné, monsieur Zeller, comprenez-vous celui du terrain ?

M. Zeller. Oui, si ce n'est l'acquisition, c'est au moins la location, car souvent en Angleterre, vous le savez, on ne peut avoir le terrain en propriété. Maintenant, si vous voulez me le permettre et si M. Édouard Koechlin le veut bien aussi, je lui ferai une question à laquelle il peut répondre s'il le juge convenable. Il a fait construire une filature par M. André Koechlin, je lui demanderai ce qu'elle a coûté.

M. Édouard Koechlin. 47 à 48 fr.

M. Zeller. Vous voyez, messieurs, c'est une filature toute neuve, qui fait les mêmes numéros que nous.

M. Édouard Koechlin. Si M. André Koechlin n'a pas de travaux, il peut faire des offres à 36 fr., cela ne nous regarde pas, mais quand on lui commande une filature, c'est toujours 45 à 50 fr. qu'il demande.

M. Zeller. C'est ce que j'ai dit, 45 à 50 fr. Je suis donc dans le vrai.

Deseilligny : Alfred Deseilligny  (1828 - 1875), directeur des forges du Creusot, député de l'Aveyron en 1870. Ministre sous la IIIe République.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Koechlin : André Koechlin, constructeur de machines à Mulhouse, fondateur de la SACM

 

 

 

 

 

Jean Schlumberger : industriel à Guebwiller.

 

 

 

 

 

 

Édouard Koechlin : délégué du syndicat des filateurs et tisseurs de l'Est. 

 

 

 

 

 

 

Salaires des ouvriers, productivité.

M. Deseilligny. J'ai une seconde question à poser à M. Zeller. Vous ayez eu la bonne fortune, monsieur, de pouvoir comparer mieux que personne les conditions de la main-d'œuvre en Angleterre et en France. Ces conditions que vous avez exposées dépassent de beaucoup ce qui était dans ma propre pensée et sans doute dans celle de plusieurs auditeurs. Pourriez-vous expliquer par quelques circonstances autres que l'exposé même des faits, comment la différence est aussi forte que dans un rapport, de 3 ½ ou de 3,45 à 7 ou 8 ; quelles sont les causes d'une telle différence et quelles sont vos explications à ce sujet ?

M. Zeller. J'ai pu constater que l'ouvrier anglais travaille beaucoup plus que le nôtre, j'ai le regret de le dire ; dans beaucoup de cas, la filature j'étais en Angleterre, employait un ouvrier nous sommes obligés d'en employer deux. Le climat, à mon avis, est une autre cause principale de cette infériorité ; quand l'air est continuellement humide, vous pouvez faire marcher une paire de self-acting de 1 200 broches ; chacun, souvent, avec un fileur, un rattacheur et un bobineur, jamais, chez nous, dans nos établissements, cela n'est possible. Nous avons des métiers de 1 240 broches, qui sont dans les meilleures conditions, et nous sommes arrivés au maximum d'économie d'ouvriers dans l'Est, eh bien ! nous avons 6 ouvriers au moins par mille broches.

M. Deseilligny. Quel est le salaire des ouvriers anglais et français ?

M. Zeller. L'ouvrier anglais gagne plus.

M. Deseilligny. L'ouvrier anglais gagne le double, dites-vous?

M. Zeller. Je puis vous le dire : dans les carderies, il gagne 16 shillings par semaine ; l'ouvrier anglais travaille dix-heures et demie par jour et pendant cinq jours et demi par semaine, ce qui fait soixante heures par semaine de travail effectif. Dans ces conditions, un ouvrier de carderie gagne donc de 16 à 17 shillings, c'est-à-dire à peu près quatre francs par jour ; une ouvrière de banc à broches et d'étirage gagne de 10 à 12 shillings, les fileurs gagnent 28 shillings, ce qui est beaucoup plus que le salaire de nos ouvriers, mais leur nombre est plus restreint, et la main-d'œuvre se trouve ainsi réduite.

Un membre de la Commission. Y a-t-il compensation entre la différence des salaires et la différence du nombre des hommes et femmes employés ?

M. le Président. Y a-t-il profit pour la main-d'œuvre ? Y a-t-il avantage à avoir plus d'hommes que de femmes ?

M. Zeller. Non.

M. Deseilligny. Dans votre travail, vous indiquez trois hommes et demi par 1 000 broches, je crois, en France la proportion est de 7 à 8 ; je voudrais savoir ce que coûtent, en moyenne, ces trois hommes et demi, comparativement aux 7 ou 8 de la France.

M. Zeller. J'ai dit que la main-d'œuvre revient de 19 à 20 centimes, en Angleterre ; en France, elle revient à 30 ou 34 centimes ; j'ai admis les chiffres de M. Dolllfus à cet égard.

[...]

Il n'est, du reste, pas possible de comparer le mécanisme des paies anglaises à celui des nôtres. Nous payons, chez nous, l'ouvrier fileur et ses rattacheurs à la tâche. Chacun a un taux déterminé, tandis que généralement le fileur anglais perçoit la paie totale du travail de 2 métiers, et c'est lui, le fileur, qui a charge de se procurer des rattacheurs et bobineurs et qui les paie à sa guise. J'ai même vu en Angleterre des fileurs surveillant 4 métiers, dont les salaires leur étaient versés. Il est possible aussi de voir des fileurs arriver à des paies très élevées en s'attribuant à eux-mêmes une plus ou moins grande part de la paie totale.

Je ne discuterai pas plus longuement ces chiffres, mais je m'appliquerai, une fois de plus, à dire que d'après mes informations les Anglais font pour 19 1/2 centimes le même numéro qui nous coûte à nous 30 centimes de main-d'œuvre, par kil. et que le prix total de façon et frais généraux qui nous coûte 85 centimes leur revient à 51 centimes par kil. Et il faut noter que les Anglais ne travaillent que 10 heures par jour pour arriver à ce résultat, tandis que, pour nous, la durée du travail est de 12 heures. J'admets parfaitement que le salaire individuel de l'ouvrier anglais soit plus élevé que le nôtre en Alsace, mais d'après des raisons déjà énoncées dans ma première déposition et sur lesquelles je ne reviendrai pas, ils ont un immense avantage dans la possibilité ils se trouvent d'employer un nombre d'ouvriers beaucoup plus restreint que nous, pour le même nombre de broches.

[...]

Pour compléter la liste nécrologique des établissements cotonniers, commencée ici tout à l'heure par M. Lamer, je dirai qu'à Mulhouse, en ce moment, une filature de 16 000 broches se démonte, elle transporte 6 000 de ses broches à un autre établissement et livre à la ferraille les 10 000 qui lui restent ; une autre filature de coton de 20 000  est en train de se transformer en filature de laine. La position est donc aussi bien triste pour nous en Alsace, elle mérite certainement toute l'attention de la Commission. [...]

Voilà, messieurs, le résumé de ma déposition. Je vous prie de la considérer comme l'expression d'une expérience acquise par la pratique.  

 

 

 

self-acting : métier à filer renvideur automatique. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lamer : filateur à Varengeville (Normandie)

Épilogue : 

Victor Zeller est entendu par la Commission à partir du 25 mars 1870 ; il y intervient une dernière fois le 20 juin. Le lendemain, 21 juin, est annoncée la candidature du prince allemand Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne. C'est le facteur déclencheur de la guerre franco-allemande qui éclate le 19 juillet 1870 quand la France déclare la guerre à la Prusse. Dans cette circonstance dramatique, la question commerciale n'est plus d'actualité. Les travaux parlementaires sont interrompus, les longs débats sur le libre-échange auront été vains.

La défaite de la France entraîne l'annexion de l'Alsace à l'Empire allemand lors de Traité de Francfort de 1871. L'économie alsacienne est bouleversée. Coupée du marché français, elle doit s'adapter à l'espace du Zollverein qui lui ouvre de nouvelles perspectives mais la confronte aussi à la rude concurrence allemande. L'entreprise textile Zeller relève ce nouveau défi avec succès. Elle se développe dans le cadre allemand tout en créant, en 1879, de l'autre côté de la frontière, à Étueffont (Territoire de Belfort), une succursale qui lui permet de rester en contact avec le marché français.   

En France, le débat sur le libre-échange reprend pendant les premières années de la IIIe République et on assiste, comme dans toute l'Europe, à un retour progressif du protectionnisme. La loi Méline de 1892 marque la fin de la politique de libre-échange entamée sous le Second Empire. 

Henri Ehret, janvier 2011.

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