MEURTRISSURES RELIGIEUSES. 

 

1. Éducation religieuse. 

2. Mémoires d'un servant de messe : 

A. L'apprentissage.

B. Au long de l'année liturgique. Épilogue : ci-dessous. 

Avertissement : A l'exception des deux photos du titre ci-dessous, les personnages réels qui ont inspiré ce récit ne sont pas représentés sur les illustration et les noms propres employés pour les désigner sont fictifs.

L'origine des illustrations et les sources sont indiquées en bas de la page.

 

 

 

 

Mémoires d'un servant de messe.

  B. Au long de l'année liturgique.

 

 

Photographié dans mes fonctions de servant de messe vers l'âge de 10 ans. A gauche lors d'une première messe, à droite lors d'un enterrement.

Au long de l’année, les nombreuses fêtes du calendrier liturgique venaient rompre la monotonie des semaines ordinaires. Comme servant de messe, j’y participais aux premiers rangs. Je trouvais parfois un peu d’amusement dans des épisodes piquants, mais le plus souvent je les subissais comme d’éprouvantes obligations.

 

Les Rogations.

 

Au printemps, en début de la semaine précédant l’Ascension, les Rogations étaient l’occasion de savoureuses équipées. Le matin de chacun de ces trois jours, tous les paroissiens disponibles accompagnaient le prêtre, les servants de messe et la chorale qui se rendaient en procession dans un village voisin pour y célébrer la messe, cependant que les gens de ce village venaient investir notre église. 

Pour ne pas empiéter sur la journée de travail et d’école, la procession se mettait en route dès potron-minet. Pendant les premières années, je marchais aux côtés du curé, enviant mes camarades plus âgés qui, en tête de la colonne, portaient la croix et les bannières. Vers douze ans, j’eus enfin le droit de passer autour du cou le baudrier de cuir pour insérer dans son manchon circulaire la hampe de la croix ou de la bannière. J’étais fier d’être promu au poste de ceux qui ouvraient la marche et imposaient leur rythme au défilé.

Le cheminement solennel durait plus d’une demie-heure. Pendant que le prêtre, la chorale et les hommes de l’assistance chantaient en latin la litanie des saints, les femmes, divisées en deux chœurs, égrenaient le rosaire en allemand. Leurs invocations demandaient à Dieu un climat favorable, de bonnes récoltes et la protection contre les calamités. Loin de ces préoccupations, nos jeunes esprits insouciants guettaient les péripéties cocasses que ces sorties matinales nous offraient. Au fur et à mesure que nous progressions dans les rues de notre commune, les portes des maisons s’ouvraient sur les ménagères qui rejoignaient la procession. Intimidées par le regard de tous les fidèles, elles forçaient leur air compassé avant de se fondre dans les rangs. Bientôt nous marchions entre prés et champs où la végétation renaissante ondulait sous la brise matinale. C’était l’heure où les ouvriers à vélo roulaient vers leur usine. Quelle épreuve pour eux de doubler le long cortège, épiés par cent regards, pédalant de façon empruntée, une main serrant contre le guidon le béret ou la casquette qu’ils s’étaient sentis obligés d’enlever. Derrière nous, les gamins laissaient échapper des rires étouffés et espéraient cruellement une chute qui aurait égayé leur journée.  

Cependant le clou du trajet était le moment où nous croisions la procession venue de la paroisse voisine. En guise de salut, les servants en tête du cortège inclinaient leur croix de façon à ce que les deux crucifix s’embrassent. Ce geste symbolique se transformait vite en joute. En quelques fractions de seconde et sans gesticulation qui aurait pu attirer l’attention des curés, chacun des deux porteurs appuyait subrepticement sur la croix adverse dans l’espoir de la faire fléchir. Le vainqueur de ce bras de fer recueillait l’estime de son camp ; le vaincu se promettait une revanche au retour de la procession où la même scène allait se rejouer. Pendant la durée du croisement, l’examen des villageois visiteurs qui eux-mêmes nous dévisageaient d’un œil oblique, nous distrayait, tandis que l’interférence des chants et des prières des deux processions créait une cacophonie saugrenue.     

            La croix de procession ouvrait le cortège.

A l'arrivée dans l’église voisine, les servants de messe découvraient un environnement inédit. Une sacristie inconnue, une sonnette différente, des burettes d’un autre type, un banc de communion inhabituel apportaient le sel du dépaysement et aussi des pièges. Ainsi, redescendant les marches de l’autel à reculons comme c’était l’usage, je manquai de peu de m’étaler dans le chœur d’une église étrangère car je n’avais pas réalisé que son autel comptait trois marches et non deux comme la nôtre.

La messe dans le village voisin était suivie d’une pause d’une vingtaine de minutes avant le retour. Pendant que les femmes faisaient le tour du cimetière ou papotaient entre elles, les hommes allaient se réconforter chez le cafetier le plus proche, assuré ce jour-là d’une bonne clientèle. Pendant ce temps, les enfants mangeaient leur casse-croûte aux abords de l’église vite transformés en une aire de jeux d’autant plus attractive qu’elle était inusitée.

Après le retour de la procession dans notre église et la clôture de l’office, les enfants de chœur avaient tout juste le temps de rejoindre les bancs de l’école où nous nous remettions des fatigues d’une journée longue mais somme toute plus palpitante que de coutume.  

 

 

 

 Procession des Rogations, de nos  jours.

 

 

La Fête-Dieu.

 

La Fête-Dieu, appelée en alsacien "Liawahergottstàg" * était célébrée un dimanche de mai ou de juin, soixante jours après Pâques. C’était la manifestation religieuse la plus spectaculaire de l’année ; ses préparatifs duraient plusieurs jours. Dès le milieu de la semaine, les enfants étaient sur la brèche pour remplir des pleins paniers de fleurs des champs. Ils n’en cueillaient que les têtes, qu’ils arrachaient en peignant les herbes avec les doigts écartés de la main. Après l’école, des groupes issus de chaque quartier se rendaient dans les recoins humides de la forêt pour se fournir en plaques de mousse qu’ils prélevaient délicatement sur les pierres.

Le vendredi soir, les hommes se retrouvaient pour dresser les reposoirs où la procession ferait halte. A l’aide de tréteaux, de chevrons et de planches tenus en réserve d’une année à l’autre, ils édifiaient un autel provisoire à plusieurs gradins que de jeunes sapins, disposés sur les côtés et à l’arrière, enserraient de verdure. Le samedi, les femmes camouflaient le bois brut à l’aide de tapis et de nappes. Une abondance de fleurs s’ajoutait à la mousse ramassée par les enfants pour créer un décor champêtre. Enfin, elles y déposeraient en dernière minute statues, icônes, chandeliers, cierges et tout objet de piété que le voisinage pouvait fournir. 

 

Liawaherrgottstàg : Littéralement : fête du Bon Dieu.

 ReposoirAutel orné de fleurs et de feuillages, dressé sur le parcours de la procession, sur lequel le prêtre expose le Saint Sacrement au cours d'une halte.

 Pange lingua Cantique écrit par Saint Thomas d'Aquin (1225-1274). Ses premiers mots : "Pange lingua gloriósi corpóris mystérium"  signifient : "Chante, ô ma langue, le mystère de ce corps très glorieux."

 Dais : Étoffe tendue, soutenue par quatre montants, sous laquelle le prêtre porte le Saint Sacrement lors de la procession de la Fête-Dieu.

 Ostensoir : Pièce d'orfèvrerie en forme de soleil qui contient dans sa lunule une hostie consacrée pour être exposée à l'adoration des fidèles. 

 

 

 

 

  Reposoir autrefois. 

 

 

 

 

 

  Finition d'un reposoir de nos jours.

Pendant ce temps, les riverains des voies par où passerait la procession arrachaient les mauvaises herbes, balayaient soigneusement la chaussée et décoraient le trajet avec des branchages et des guirlandes de fanions triangulaires aux couleurs jaune et blanche du Vatican.

Les servants de messe, de leur côté, étaient tous mobilisés. Pour donner à la cérémonie un lustre exceptionnel, le curé Stahlstreng recrutait pour l’occasion des servants de messe supplémentaires auxquels il inculquait le rôle au cours de nombreuses répétitions. Nous autres, servants de messe aguerris, subissions avec lassitude ces rabâchages fastidieux qui nous apparaissaient indignes de notre savoir-faire ! 

Le dimanche, à l’issue de la grand-messe, la procession tant préparée se mettait en branle lorsque le prêtre entonnait le "Pange lingua" *, l’hymne de la fête du Saint Sacrement. Le cortège était ouvert par les porteurs de bannières, suivis par les enfants, puis par la cohorte des servants de messe directement devant le dais. Quatre hommes soutenaient par ses montants cette tenture pourpre brodée d’argent sous laquelle marchait le prêtre, revêtu de sa lourde chape, portant solennellement l’ostensoir dont il enserrait le pied à travers les pans de son écharpe d’or.                  

Images récentes de processions de la Fête-Dieu :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                             Dais.                                                                                      Ostensoir.

Un escadron de servants de messe s’affairaient, une corbeille accrochée derrière la tête par un ruban et ballottant sur le ventre. Deux à deux, ils allaient remplir cette corbeille de fleurs dans un grand panier charrié péniblement par des camarades, puis, à leur tour, se présentaient devant le dais. Marchant à reculons, ils en lançaient des poignées sous les pas du curé qui s’avançait sur un tapis de marguerites, d’œillets et de campanules.

J’appréhendais cette tâche. A la peur de trébucher pendant le recul à l’aveugle s’ajoutait le malaise, ressenti ici plus que dans d’autres rites, d’être astreint à une besogne dégradante. N’avais-je pas vu au cinéma, dans un péplum, que mes gestes étaient en tous points ceux d’un esclave d’un potentat oriental ?

Les arrêts aux reposoirs apportaient un dérivatif bienvenu. Pendant que les hymnes et les prières se poursuivaient, chacun de nous scrutait les détails du reposoir, dans l’espoir d’y découvrir des incongruités qui le disqualifieraient par rapport à celui de son propre quartier.

La cérémonie, souvent sous un soleil ardent, était longue, répétitive et usante. Midi était largement dépassé quand je retournais vers la maison dans une ambiance de désenchantement. Les fleurs qui jonchaient les rues étaient piétinées et les branchages flétris. Les reposoirs naguère si choyés, étaient délaissés, déjà dépouillés de leurs objets de valeur par leurs propriétaires. Bientôt sonnerait dans tout le village l’heure peu exaltante des rangements.

 

 

 

 La Toussaint.

Cette journée d’automne, alors que les arbres étaient déjà dépouillés, la bise mordante et le soleil pâle et froid, me plongeait dans une atmosphère crépusculaire. On avait beau nous répéter que la Toussaint, (Àllerheiliga, Allerheiligen)*, était une fête joyeuse, elle était assombrie par l’ombre de la mort. Depuis la première messe commencée avant l’aube jusqu’à la nuit tombée, le 1er  novembre était voué aux rites religieux. Pour le servant de messe, c’était une journée non-stop qui prenait une tonalité lugubre l’après-midi. Après les deux messes du matin et les premières vêpres en robes rouges, nous mettions des soutanelles noires en même temps que le célébrant revêtait la chape et l’étole des jours de deuil. Par l’antienne "Placebo Domino", il introduisait les vêpres des défunts, à l’issue desquelles l’assistance gagnait en procession le cimetière. Pour cette occasion, les femmes avaient nettoyé les tombes et le matin-même, par crainte du gel nocturne, y avaient déposé les chrysanthèmes traditionnels.

                                                                                                                     Méditation au cimetière le jour de la Toussaint.

A l’arrivée au cimetière, le curé, les servants de messe et la chorale en faisaient lentement le tour, observant une halte aux quatre coins et devant la croix centrale. A chaque station, ils reprenaient les hymnes en latin, suivies des prières en allemand récitées par tous les fidèles regroupés autour des tombes familiales. Pendant ce rituel répétitif, les enfants de chœur se distrayaient du spectacle des personnes rangées près des tombes. Parmi elles de nombreux visages inconnus car les gens qui avaient quitté le village y revenaient ce jour-là pour honorer leurs défunts. La fragilité de la renommée terrestre s’imposait à mes yeux : plusieurs monuments, dont la majesté prouvait la richesse et le prestige d’anciennes familles, étaient tout à fait à l’abandon, alors que d’humbles tertres surmontés d’une croix de bois réunissaient une nombreuse parentèle. Ça et là, coincées entre les concessions, des sépultures délaissées de jeunes enfants témoignaient de destins doublement poignants : jadis fauchés dans la prime enfance et maintenant oubliés de tous.

J’étais tiré de mes méditations lorsque, pour clore le cérémonial, le curé appelait les fidèles à prier pour le prochain d’entre nous qui mourrait. La logique de cette réalité implacable me faisait éprouver la précarité de notre condition mortelle et achevait, s’il était nécessaire, de me plonger dans de noires pensées.

 

 

 

 

  Fleurissement des tombes pour la Toussaint.

  

Les enfants de chœur et le curé quittaient ensuite le cimetière et retournaient à l’église. Stahlstreng, qui devait être alors la seule personne valide du village à ne pas être au cimetière, marchait à si grandes enjambées que nous avions du mal à le suivre. Je n’ai jamais su si c’était son pas naturel ou bien si, comme nous, il avait hâte de quitter ses habits liturgiques après ces interminables célébrations !

A la sortie de l’église, je retournais rejoindre mes parents au cimetière qui bruissait alors de mouvements et de chuchotements. Chaque famille faisait le tour des tombes des parents, voisins ou personnes récemment décédées. C’était l’occasion de se saluer, de revoir d’anciennes connaissances, d’échanger des nouvelles, d’évoquer le passé. J’y assistais en étranger, perdu au milieu de personnes inconnues qui parlaient d’événements que j’ignorais.     

A 19 heures, la nuit étant tombée, les cloches de l’église entamaient "s'àrma Seela lütta" *. Elles sonnaient une heure durant, pendant laquelle ma famille, comme toutes celles du village, récitait le rosaire pour les défunts. Nous étions agenouillés sur le sol, les avant-bras appuyés sur des chaises, dans une totale obscurité. Par instants, quand les récitants reprenaient leur souffle, on entendait, mêlés au son sinistre du glas, les plaintes du vent et le battement de la pluie. Il ne fallait pas beaucoup d’imagination pour se figurer que les âmes des morts rôdaient autour de nous. Veillée sinistre qui clôturait une funèbre journée !

 Àllerheiliga, Allerheiligen :   la Toussaint (1er novembre)

 Àllerseela, Allerseelen :  le jour des Trépassés ( 2 novembre)

 "s'àrma Seela lütta" : la sonnerie pour les âmes du purgatoire. 

Pour autant, je n'étais pas quitte avec la commémoraison des défunts, car le lendemain, 2 novembre, c'était  Àllerseela (Allerseelen), le jour des Trépassés. Pour les enfants de chœur de service, dès le petit matin, commençait l'interminable pensum des trois messes successives. Les deux premières étaient des messes basses enchaînées par le curé sans interruption.  Puis suivait une messe des défunts chantée, à l'issue de laquelle l'assistance reprenait le chemin du cimetière pour y répéter le même rituel que la veille dans une atmosphère encore plus morne, si possible. Les visages fermés des fidèles peu nombreux en ce jour ouvrable, les chrysanthèmes flétris par la froidure automnale, la monotonie des mêmes prières encore et encore ressassées plongeaient tout le monde dans la mélancolie. Plus que jamais, j'aspirais à quitter cette atmosphère mortifère et à laisser libre cours aux forces de la vie.  

 

 

 

 Noël.

Comme la Toussaint, Noël était un jour entièrement consacré aux offices religieux. Je voyais arriver cette échéance avec appréhension, car à l’époque, du moins dans ma famille, cette date n’était en rien la fête des enfants qu’elle est devenue depuis. Certes, l’Église nous submergeait d’une avalanche d’injonctions à la joie, à l’allégresse, à la réjouissance, à la félicité, à la jubilation, à la liesse, au ravissement. Mais la réalité, c’était d’éprouvants offices qu’il me fallait endurer sans aucun espoir d’y échapper.

Le premier était la messe de minuit. Mes parents me réveillaient dans mon premier sommeil, et, l’estomac nauséeux et la tête embrumée, je marchais dans la nuit et le froid jusqu’à l’église pour assurer mon service. J’imagine qu’à force de "Te Deum" et de "Hodie Christus natus est" la liturgie se voulait solennelle et chaleureuse. Mais pour moi, ces morceaux de bravoure ne faisaient qu’allonger la torture de longues stations immobiles dans un édifice à peine tempéré par un pauvre poêle à bois. Il me fallait patienter jusqu’à ce que le cantique en français "Minuit, Chrétiens" vienne clore la première des trois messes du 25 décembre. Au retour, la maison, où le fourneau était éteint depuis des heures, n’était guère accueillante. Seul mon lit avait gardé un peu de la chaleur que j’y avais laissée lors de mon lever nocturne.

 

 

 

 

 Église décorée pour les offices de Noël.

 

Ma deuxième phase de sommeil était courte car il fallait à nouveau être à l’église pour la messe de l’aurore, messe basse sans ressemblance avec celles décrites par Alphonse Daudet. Pas de perspective de bombance, mais celle de longues heures sur les marches de l’autel.

La grand-messe, ou messe du jour, suivait au milieu de la matinée. Écrasé de fatigue, j’exécutais machinalement les gestes routiniers tandis que mon esprit cherchait vainement des échappatoires qui auraient fait passer le temps plus vite. Hélas, les encensements, les prestations polyphoniques de la chorale, le sermon du curé dans les deux langues, les sempiternelles incantations semblaient n’avoir de but que d’étirer à plaisir la célébration.

L’après-midi, les vêpres apparaissaient presque comme un délassement. Les longs moments assis étaient propices à la rêverie et l’idée même que le dernier des quatre offices en quinze heures était en cours atténuait mon éreintement. Car le soir, mes parents me dispenseraient probablement de l’ultime office, la dévotion à l’enfant Jésus qui ne nécessitait pas de servant de messe. Comme le marathonien qui se sent des ailes dans le dernier kilomètre, je reprenais vie pendant les ultimes psaumes, dans l’exultation contenue que pour un an Noël serait bientôt passé !

Je garde cependant un souvenir heureux du temps de Noël. Avant que j’aie dix ans, après les vêpres du jour de Noël ou de l’un des dimanches suivants, mon père m’emmenait en promenade vers l’église d’un village voisin pour y voir la crèche. J’adorais ces marches tranquilles, ponctuées parfois par les réponses bienveillantes de mon père à mes questions. Pendant une dizaine de minutes, seuls dans l’église, nous contemplions la crèche, îlot de clarté dans la pénombre du sanctuaire silencieux. Mon père, qui d’ordinaire, n’avait jamais d’argent sur lui, me donnait quelques menues pièces de monnaie et me désignait le tronc devant la crèche. C’était une petite tirelire noire que serrait entre ses mains la figurine d’un enfant africain accroupi. Chaque fois que je glissais un sou dans la fente, la tête crépue du petit nègre s’inclinait pour me remercier de mon obole.

 A ce moment seulement, la magie de Noël me gagnait. La représentation naïve de la nativité, les lumières de couleurs, l’expression sereine des personnages autour de la mangeoire me touchaient le cœur, tout comme la rare complicité avec mon père. Déjà quinquagénaire, et d’habitude peu accessible aux joies enfantines, il partageait avec moi ce moment d’émotion. Loin de l’apparat creux des rites qui étouffait l’esprit de Noël, je ressentais que ce jour était porteur de paix, d’amour, de gratitude. Pour un instant bien court, j’étais en harmonie avec ceux qui baignaient dans la féerie de Noël. J’en éprouvais une bouffée de joie vite mêlée d'amertume, car en moi-même, je désespérais d’échapper un jour à l’écrasante machine de l’Église qui me priverait chaque année de vivre des Noëls heureux.

 

 

 

La Semaine Sainte.

 

  Le dimanche des Rameaux.

Du dimanche des Rameaux jusqu’à Pâques, la Semaine Sainte était le sommet de l’année liturgique. Plus que jamais, les offices se multipliaient et me sollicitaient pendant de nombreuses heures. Ils comportaient des rites énigmatiques uniques dans l’année dont je n’ai découvert le sens que bien plus tard. A l’époque, personne ne me les expliquait. Pourtant j'étais interpellé par ces pratiques séculaires qui touchaient aux symboles fondamentaux de l’existence humaine : le feu, l’eau, la nuit, la lumière, le mystère, la peur, la fertilité.

Le dimanche des Rameaux ouvrait la semaine sainte ; les garçons venaient à la messe en portant fièrement ce que nous appelions les palmes. C’était un bâton plus haut qu’eux, joliment écorcé, au sommet duquel était fixé un bouquet de buis et de houx décoré de fleurs et de rubans. Se postant de part et d’autre de l’allée centrale de l’église, ils formaient une haie d’honneur pour le curé qui venait les bénir. Puis, tous les fidèles, les porteurs de palmes en tête, partaient en procession dans le village. 

 

 

 

Procession du dimanche des rameaux de nos jours. Les bouquets portés au bout d'une perche par les servantes d'autel rappellent les palmes en usage en Alsace dans les années 1950.

Au retour, une scène curieuse se déroulait sur le parvis. L’assistance était massée devant les portes fermées de l’église où seule la chorale avait pénétré. Le prêtre, flanqué des servants de messe dont l’un tenait la croix de procession à l’horizontale, le pied en avant, s’approchait de l’huis fermé et chantait :  "Attolite portas…" ("Ouvrez les portes..." ) Puis, accompagnant le geste de l’enfant de chœur, il donnait un coup avec la hampe de la croix dans le vantail.

A ce moment s’installait un dialogue chanté en latin entre la chorale à l’intérieur de l’église et le prêtre qui en sollicitait l’accès. Par trois fois, le célébrant demandait l’ouverture des portes, psalmodiant à chaque reprise sur un ton plus haut et frappant plus fort de la croix sur le battant. De l’intérieur de l’église parvenaient un peu assourdies les réponses des chantres qui ouvraient finalement les portes après la troisième injonction du célébrant. Les choristes représentaient les anges attendant l'arrivée de Jésus dans la Jérusalem céleste tandis que les coups assénés témoignaient que c’était la croix qui ouvrait la porte du ciel. Lorsque enfin les battants s’écartaient, le curé, les porteurs des palmes et tous les fidèles pénétraient dans l’église au son de "Israël es tu rex…"

Après la messe, les garçons emportaient les palmes vers leur domicile et allaient les planter par la perche dans le potager. Ils y resteraient jusqu’à Pâques pour appeler la fertilité sur la terre nourricière. Ensuite, le bouquet était accroché dans l’étable dont il devait écarter incendies, épizooties et autres fléaux que les paysans craignaient depuis la nuit des temps.

 
  Le Jeudi Saint.

Le Jeudi Saint, était appelé en dialecte "Grianadonstig" * sans que quiconque ait su pourquoi. Ce jour-là avaient lieu des rites inhabituels et l’église changeait de visage. Lors de la messe, après le Gloria, les cloches s’arrêtaient de sonner et les longues lanières de cuir avec lesquelles on les manœuvrait disparaissaient dans les combles du clocher. L’orgue également se taisait et, pour rythmer les offices, le servant de messe échangeait sa sonnette d’autel contre un martelet. C’était une planchette munie d’un manche sur laquelle un maillet venait frapper alternativement en avant et en arrière grâce à un mouvement sec du poignet.

 

Martelet qui remplaçait la sonnette d'autel du Jeudi Saint jusqu'au Samedi Saint. 

Après la messe, le Saint Sacrement était transféré avec solennité sur un autel latéral. Ce reposoir restait alors le seul endroit de l’église décoré de fleurs et éclairé de cierges. Le chœur en revanche prenait un aspect lugubre : croix voilée de violet, tabernacle vidé, cierges éteints, autel dégarni du missel, des canons, des nappes et de tous autres parements. Ce dépouillement de l’autel, symbole du Christ, devait rappeler la prophétie de David : "Ils se sont partagé mes vêtements…"

  

Le Jeudi et le Vendredi Saints étaient jours d'adoration continue. Les fidèles se succédaient d’heure en heure selon une organisation affichée par le curé qui convoquait ses ouailles par groupes selon l’âge, le sexe et le quartier : femmes de tel quartier, hommes de tel autre, garçons ou filles d’âge scolaire, jeunes gens, jeunes filles… Pour les servants de messe, cette adoration était une corvée. A tout moment, deux d’entre nous devions être présents devant le reposoir. A genoux, le regard fixé vers l’avant, nous endurions une heure d’immobilité. Devant nous, l’autel faiblement éclairé par deux cierges, derrière nous, les prières en allemand débitées selon l’heure par les voix aigres des femmes ou par le roulement rocailleux des hommes. Je souffrais particulièrement de ne pas pouvoir mesurer l’écoulement du temps. Aucun enfant n’avait de montre et l’horloge de l’église ne sonnait pas. Parfois j’essayais d’estimer le temps écoulé selon le nombre de dizaines de chapelets déjà expédiées, mais bientôt je m’embrouillais dans mes comptes et n’étais pas plus avancé ! D’autres fois, je contemplais les stalactites de cire fondue qui glissaient le long des cierges. Je fixais mentalement un repère sur le cierge et attendais que la coulée blanche l’atteigne. Plus précis et plus prometteurs étaient les bruits qui filtraient du dehors. Quelques éclats de voix enfantines ? C’étaient peut-être les prochains servants de messe qui, arrivés en avance, couraient autour de l’église. Quel bonheur quand nous entendions la porte de l’église s’ouvrir, puis le pas de nos remplaçants s’avancer dans l’allée. Lorsqu’ils arrivaient à notre hauteur, selon la règle de ces jours particuliers, ils faisaient une génuflexion à deux genoux et baissaient la tête en direction du reposoir. Il n’était pas rare qu’à cette saison tombent des giboulées de neige mouillée qui tenait sur la chevelure de nos camarades jusqu’à ce que l’inclination la fasse tomber sur le dallage. Nous nous amusions furtivement de cette scène observée du coin de l’œil, rassérénés à présent par la certitude que notre séance touchait à sa fin.

  

Le soir du Jeudi Saint, l’office des ténèbres réussissait à angoisser les moins impressionnables. Les fidèles remplissaient, silencieux, la nef obscure de l’église tandis que dans le chœur brûlaient sur un chandelier triangulaire quinze cierges représentant le Christ, les onze apôtres fidèles et les trois Marie *. Dans cette atmosphère sépulcrale, les choristes chantaient les dramatiques lamentations du prophète Jérémie. Après chaque psaume, un cierge était éteint pour symboliser l’abandon de Jésus par ses apôtres. Après le quatorzième psaume, seul le cierge au sommet, figurant le christ, restait allumé. 

                  Pendant l'office des ténèbres. 

Toute l’assistance récitait le Pater Noster à voix basse, puis le chœur psalmodiait le "Miserere." Un ultime degré de la dramaturgie était atteint lorsque pour évoquer les ténèbres de la crucifixion, le prêtre allait cacher le cierge allumé derrière l’autel, plongeant le sanctuaire dans la nuit totale. A ce moment, pour simuler le tremblement de terre dont parle l’évangile, le plus grand vacarme devait assourdir l’église. Les servants de messe en donnaient le signal grâce à une imposante crécelle dont toute une série de marteaux de bois commandés par une manivelle frappaient la caisse de résonance en rafales continues. Aussitôt, les jeunes garçons dans les bancs se joignaient au tapage en actionnant de toutes leurs forces crécelles, martelets et claquoirs qu’ils avaient apportés à cette intention, trop heureux de pouvoir faire impunément du bruit dans l’église. Enfin, le cierge caché réapparaissait, ramenant une lueur dans le chœur et mettant aussitôt fin au tintamarre. Malgré le caractère ludique du tohu-bohu si insolite dans une église, cet office m’installait dans un malaise qui ne ferait que s’aggraver le lendemain.

 

 

Exemples de grosses crécelles à manivelle.

  Le Vendredi Saint.

Le Vendredi Saint, appelé "Kàrfritig" * en dialecte, était chômé dans les entreprises. Cependant l’Église n’interdisait pas les œuvres serviles ce jour-là. Les villageois, libérés de l’usine, en profitaient pour s’avancer dans les travaux printaniers. C’était le moment de conduire le fumier sur les champs et les prés. Les familles jonglaient avec les horaires pour effectuer un maximum de besogne tout en se pliant aux offices et aux heures d’adoration. J’ai le souvenir de multiples aller-retour des paroissiens entre l’église, la maison et les champs. A chaque fois on se lavait sommairement et on se changeait, mais il était difficile de ne pas emporter avec soi jusque devant l’autel des relents de fumier !

Toute la journée, les dévotions se succédaient sans interruption : messe le matin, heures d’adoration, chemin de croix l’après-midi, office des ténèbres le soir. Et pour que les servants de messe n’aient pas la tentation de l’oisiveté, ils étaient également réquisitionnés à la sacristie pour le nettoyage annuel des objets du culte : chandeliers, crucifix, encensoirs, navettes étaient astiqués au Miror par les mains enfantines qui y trouvaient un heureux dérivatif aux interminables services religieux.  

L’office du matin consistait en une messe sans consécration, marquée par le long chant en latin de la passion selon Saint-Jean, des oraisons sans fin et surtout par l’ostension de la croix. L’absence de sonneries et de

musique, les ornements noirs, les mines fermées de tous les visages installaient dans l’église un climat de deuil ; on ressentait la froide obscurité du tombeau, une atmosphère angoissée que le rituel dramatisait à dessein. Dans un silence funèbre, une grande croix voilée de violet était apportée de la sacristie pour que le prêtre la dévoile aux regards des fidèles selon une progression étudiée.

 Debout au bas de l'autel à droite, face aux fidèles, le célébrant ôtait d’abord la partie supérieure du voile pour laisser apparaître l’inscription INRI, tout en chantant dans un ton grave l’antienne "Ecce lignum Crucis." * L’assistance répondait "Venite adoremus" * et s’agenouillait pour quelques instants. Puis, montant un degré de l’autel, le prêtre découvrait le bras droit de la croix qu’il soulevait devant lui en chantant à nouveau dans un ton moins grave "Ecce lignum Crucis." Enfin, posté au centre de l'autel, il enlevait complètement le voile en chantant les mêmes paroles sur un ton encore plus haut. A cet instant, toute l’assemblée était à genoux, le prêtre seul restait debout face à elle, la croix brandie à bout de bras.  

                    L'ostension de la croix, le Vendredi Saint.

 

L’imposant crucifix était ensuite allongé sur la marche séparant la nef et le chœur, là où le prêtre d’abord, puis les fidèles viendraient l’adorer. Dès lors, la gravité du cérémonial était mise à mal dans l’esprit espiègle des enfants de chœur par une pratique qui leur semblait tout à fait incongrue. 

En effet, le prêtre et les servants de messe enlevaient leurs chaussures qu’ils abandonnaient en plein chœur pour se rendre au fond de l’église en une procession d’autant plus silencieuse qu’ils étaient en chaussettes. Partant du fond du bâtiment, le curé s’avançait pour adorer la croix. Au tiers du parcours, il s’agenouillait pour une courte prière, se relevait, s’agenouillait à nouveau après avoir parcouru un deuxième tiers et enfin se retrouvait à genoux devant la croix où il baisait les plaies du crucifié. Derrière lui, les servants de messe, échelonnés à quelques pas les uns des autres, reproduisaient  les mêmes gestes, veillant bien à synchroniser leurs génuflexions avec celles de Stahlstreng.  

Alors que l’attention des fidèles était censée se concentrer sur la croix, nul doute que les bancs des femmes guettaient du coin de l’œil nos chaussettes dans le secret espoir d’y découvrir quelque trou qui aurait permis de couvrir de honte la mère du malheureux ! Les gamins pour leur part pouffaient de voir leur curé en chaussettes noires et s’amusaient des couleurs disparates des nôtres. Il va de soi que nul ne savait que cet usage faisait référence à Moïse qui s’était approché, pieds nus, du buisson ardent où Dieu lui révélait sa présence.   

 Grianadonstig : en allemand : "Gründonnerstag" Mot à mot : Jeudi vert. Cette dénomination du Jeudi Saint aurait en réalité pour origine l'ancien verbe allemand "greinen"  signifiant "pleurer" .

 Kàrfritigen allemand "Karfreitag". Ce mot désigne le Vendredi Saint ; il a pour origine "Kar" qui signifie en ancien allemand :  "affliction, deuil".

 Les trois Marie : Marie la mère de Jésus, sa sœur Marie, femme de Clopas et  Marie de Magdala.

Ecce lignum crucis : Voici le bois de la croix.

Venite adoremus : Venez, adorons.

Oremus. Flectamus genua : Prions. Fléchissons les genoux. 

Levate : Levez-vous.

Oremus et pro perfidis Judaeis : Prions pour les Juifs perfides.

 

 

Du culte du Vendredi Saint, je garde aussi en mémoire la longue prière universelle, dialoguée en latin entre la chorale et le curé, que l’assistance écoutait debout. Chaque intention se terminait par ces mots chantés par le prêtre : "Oremus. Flectamus genua." * Les fidèles s’agenouillaient jusqu’à ce que la chorale les fasse lever par le répons : "Levate." * Je ne tardai pas à remarquer que la prière pour les Juifs, qualifiés de perfides, se différenciait des autres. Après le verset : "Oremus et pro perfidis Judaeis…" *, contrairement aux autres intentions, le prêtre ne disait pas " Flectamus genua. ", on ne se mettait pas à genoux, on ne priait pas en silence un instant, il n’y avait pas de "Levate." C’était ma rencontre avec l’antisémitisme dont une autre manifestation aurait lieu dès le lendemain matin.

 

  Le Samedi Saint et Pâques.

Les rites du Samedi Saint, centrés sur le feu et l’eau, m’apparaissaient parmi les plus mystérieux de l’année liturgique. Aux côtés de l’officiant, j’observais ses gestes et écoutais ses paroles sans les comprendre, impressionné par leur caractère ésotérique. Je devinais leurs origines païennes et réalisais que nous baignions dans un univers magique.

Ce jour-là, dès les premières lueurs de l’aube, les jeunes gens parcouraient le village en criant : "Palma üssa, Palma !" (Sortez vos palmes ! sortez-les !) Ils recueillaient les rameaux de l’année précédente, séchés dans les étables ou les fenils, et les entassaient devant l’église. Ils y ajoutaient toutes sortes d’objets à connotation sacrée :  vieilles croix de bois du cimetière, restes de cercueil, vieux vêtements liturgiques, coton utilisé pour les extrêmes-onctions. Bien que dans mon village on n’y jetait plus de mannequin de paille censé représenter Judas, la crémation de ce bûcher était encore appelée "Der Jud verbrenna." ( Brûler le Juif. )

Le culte commençait dehors, autour de ce brasier que je trouvais effrayant. Le feu était au cœur de la cérémonie riche en pratiques étranges : les flammes aspergées d’eau bénite, des braises prélevées et  mises dans l’encensoir, le feu encensé puis recueilli par trois cierges liés ensemble et décorés de feuillage. L’inauguration du cierge pascal me fascinait tout autant : je ne quittais pas du regard les mains du prêtre quand il gravait l’alpha et l’oméga, puis les chiffres de l’année dans la cire blanche. Les cinq grains d’encens placés en croix sur le cierge m’intriguaient : pourquoi ne m’avait-on pas dit qu’ils représentaient les cinq plaies de Jésus et les aromates qui servirent à l’embaumer ? 

 Allumage du cierge pascal aux flammes du  bûcher.  

J’aimais voir l’église obscure s’illuminer progressivement quand enfin le cierge pascal était allumé au roseau à trois branches et que les fidèles se transmettaient la lumière  mouvante de main en main. Cette émotion me renvoyait à l’espérance rémanente depuis l’aube de l’humanité de voir la lumière triompher de la nuit.  

 

La bénédiction de l’eau des fonts baptismaux était encore davantage empreinte de symboles impénétrables que je ne comprendrais que bien plus tard. Dans la pénombre du fond de l’église, le prêtre s’adonnait à des gestes cabalistiques souvent répétés trois fois, accompagnés par des formules latines chantées en dialogue avec la chorale. De la main droite, il divisait l'eau du bassin en forme de croix. Il en jetait quelques gouttes hors des fonts vers les quatre points cardinaux, image de l’Évangile qui devait atteindre la terre entière. Se penchant sur le baptistère, il soufflait trois fois sur l'eau en forme de psi pour en écarter le démon. Il y plongeait la base du cierge pascal et y laissait tomber quelques gouttes de cire, symbole de la présence du Christ dans cette eau.

 

  Pendant la bénédiction de l'eau du baptême.

 Enfin, tel un alchimiste, il versait un peu d'huile des catéchumènes et de saint chrême dans l’eau bénite et du bout de la main brassait le liquide pour en unir les éléments comme le Christ est uni avec son peuple. Même la façon pour le prêtre de se nettoyer les mains à la fin de la célébration de la nouvelle eau bénite était intrigante : il les frottait avec de la mie de pain avant qu’un servant de messe y verse l’eau d’une aiguière et qu’un autre lui présente une serviette.

 Quel soulagement pour moi lorsqu’on arrivait à la fin du "Triduum sacrum !" Trop de signes ésotériques ! trop d’Hocus Pocus ! trop d’invocations de forces occultes !

Heureusement, le jour de Pâques, la vie normale reprenait son cours. L'église était à nouveau illuminée et décorée, les cloches sonnaient à toute volée et l’orgue jouait de tous ses registres. Dès l’aube, c’était la grande affluence. Un des commandements de l'Église ordonnait aux fidèles de "faire leurs Pâques", c’est-à-dire communier au moins une fois l'an au temps pascal. De nombreuses personnes venaient pour la communion distribuée au début de la messe de sept heures, puis rentraient chez elles prendre un petit déjeuner substantiel, premier repas depuis la fin du carême, avant de revenir assister à la grand-messe de neuf heures et demie. Cette communion pascale donnait au curé la possibilité de surveiller l’assiduité de ses ouailles. S’il n’est pas sûr qu’il faisait la liste des brebis manquantes, du moins comptait-il le nombre de ceux qui faisaient leurs Pâques ; à cet effet, un servant de messe remettait à chaque fidèle lors de sa communion une image pieuse numérotée. Nous nous battions pour tenir cette charge : quelle revanche de distribuer ces satisfecit aux adultes, y compris aux religieuses et aux matamores du village !

 Image pascale numérotée.

La grand messe de Pâques était également festive pour des raisons profanes. C’était l’occasion d’étrenner ses nouveaux habits d’été, robe printanière, costume léger, chapeau neuf, à l’unisson avec les arbres en fleurs et le parfum des lilas. Une certaine euphorie gagnait la communauté que je goûtais comme une embellie après les tourments de la semaine sainte. Seule une interrogation restée alors sans réponse trottait parfois dans mon esprit : quel était donc le sens du mot "Ostern" * qui désignait Pâques ? et quel était le rapport entre la résurrection de Jésus et le "Osterhàs" * qui occupaient tous les enfants ce jour-là ?    

 

 Ostern : Pâques en allemand. Ce nom provient d'Eostre, déesse germanique de la fertilité fêtée lors de l'équinoxe de printemps. Le christianisme a récupéré cette célébration de la rénovation de la nature pour commémorer la résurrection  de  Jésus.  

 Osterhàs :  en allemand "Osterhase", lièvre de Pâques. Dans la tradition alsacienne,  durant la nuit de Pâques, ce lièvre dépose dans les jardins des oeufs multicolores que les enfants vont ramasser dès leur réveil.   

 Représentation de la déesse Eostre. Parmi ses attributs, le lièvre et les oeufs, symboles de fertilité.  

 
 

 

Contrairement à mes craintes initiales, les fonctions d’enfant de chœur adoucirent mon sort en me préservant en grande partie de l’assistance passive aux innombrables et interminables offices qu’on m’imposait. Lorsque je me morfondais dans les petits bancs, mon esprit, que rien ne sollicitait,  plongeait dans les affres de l’irrationnel, alors que dans mes activités de servant de messe, mes facultés manuelles et intellectuelles mobilisées dans la recherche de la perfection du geste et la réussite du rituel, me maintenaient dans le réel.

Absorbé par les gestes minutieusement réglés des cérémonies, j’en oubliais l’aspect religieux. Grâce aux fonctions de servant de messe, je me libérais graduellement de l’emprise magique des croyances. En fréquentant les coulisses de l’église, les objets du culte, si fantasmagoriques vus depuis les bancs des fidèles, m’apparaissaient à présent bien ordinaires. Même le catafalque qui me glaçait le sang lorsqu’il trônait dans le chœur pour simuler un cercueil n’était, dans la sacristie, sans sa couverture de drap noir, qu’une banale ossature en bois vermoulu. Et les cierges d’autel si majestueux vus depuis la nef n’étaient de près que de pauvres tubes de fer blanc dissimulant une banale chandelle.

En fréquentant l’arrière du décor des cultes, en manipulant les instruments liturgiques, en devenant moi-même un acteur du cérémonial, le poids angoissant du sacré s’estompait. Qui connaît les rouages de son mécanisme, n’a plus peur du "Deus ex machina !"

 

Épilogue. 

A quatorze ans, après ma profession de foi et la fin des fonctions de servant de messe, le poids du joug de la religion s’allégea quelque peu. J’aurais cru que j’en éprouverais plus de satisfaction. A peine sorti de l’enfance, je me sentais un vétéran du drill religieux, l’âme couturée de plaies. L’appareil de l’Église n’avait eu de cesse de régenter mon âme ; pourtant je me sentais en pleine déréliction. Pendant dix ans le clergé m’avait asséné des vérités ; mais je doutais de tout. J’avais cependant une certitude : que je n’aurais pas trop de toute ma vie pour guérir des meurtrissures de la religion.

Henri Ehret, septembre 2008.

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 Une éducation alsacienne, suite : "L'école libératrice."

Sources :

 

 Rogations en Allemagne : https://pandiappallil.blogspot.fr/2011/05/bittgang.html

 Reposoir ancien : site "Jürgen Menrath Homepage"

 Reposoir actuel : site "Pfarrei Heilig Geist"

 Dais : site "Sankt Sebastian Schola"

 Ostensoir : site "Erzbistum Köln"

 Croix cimetière : https://www.kath-kirche-kaernten.at/upload/5894_Allerheiligen.jpg

 Église à Noël : site "Sanktuarium Maryjne Matki Bożej Zwiastowania"

 Crèche de Noël : site "Lousantonjaire"

 Procession des palmes : https://www.pfarrei-floss.de/

 Martelet : site "Messdiener Wallenhorst"

 Bûcher pascal : site "Kirchengemeinde St.Pelagius/ St.Silvester Rottweil"

 Fonts baptismaux : site "Pfarrei aindling.de"

 Image pascale : photo de l'auteur.

 De nombreuses précisions sur les rites catholiques pendant la première moitié du XXe siècle ont été trouvées dans :  "Une enfance à Hagenbach." de Georges Zink,  Le Verger Éditeur,  1995.

 

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