Histoire locale de Masevaux et proches environs.  

150E ANNIVERSAIRE DE LA GUERRE DE 1870.

 

Épisodes locaux de la guerre franco-allemande.

 

 

Après avoir présenté succinctement les origines du conflit et les principaux faits militaires et politiques de l'été 1870, cette page retrace l'affrontement franco-allemand au cours de l'automne 1870 dans le Haut-Rhin, et particulièrement dans les alentours de Masevaux. Son intention est de dépeindre les difficultés matérielles et morales de nos ancêtres pendant cette année noire ainsi que d'exposer les causes et les circonstances du combat du 2 novembre 1870 entre Masevaux et Rougemont-le-Château. 

Rappel : en 1870, Belfort, Rougemont-le-Château, Grosmagny, Giromagny... font partie du département du Haut-Rhin.

 

I. Les origines de la guerre.

Le conflit franco-allemand de 1870 s'inscrit dans la rivalité entre les grands États d'Europe continentale. La Prusse du roi Guillaume Ier et de son chancelier, Otto von Bismarck, est la puissance montante dans cette seconde moitié du XIXe siècle. En 1866, elle s'est imposée à l'Autriche, défaite à Sadowa. Grâce à une guerre contre la France, Bismarck veut amoindrir la puissance française et en même temps achever l'unité allemande sous la suprématie prussienne. 

 

 

 

 

 

Napoléon III (1808-1873)

 

Neveu de Napoléon Ier, Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la République en 1848. Par le coup d'État du 2 décembre 1851, il devient empereur des Français pendant le Second Empire, de 1852 à 1870. 

 

Origine de l'image : https://www.napoleon.org/

 

 

 

 

 

 

Bismarck et Guillaume Ier.

 

Otto von Bismarck (1815-1898) (à droite) est ministre-président du royaume de Prusse de 1862 à 1890. Son œuvre maîtresse est l'unification de l'Allemagne sous la gouvernance de la Prusse.

Guillaume Ier (1797-1888) (à gauche) est roi de Prusse de 1861 à 1888 et premier empereur d'Allemagne de 1871 à 1888.

 

Origine de l'image : https://www.herodote.net/

 

La France craint le danger que représenterait la force militaire d'une Allemagne unifiée et veut s'opposer à cette rupture de l'équilibre continental. Mais Napoléon III est isolé en Europe. Ses propres ambitions d'expansion (projet d'annexer la Belgique, le Luxembourg, Landau et Sarrelouis) lui ont aliéné l'appui de l'Autriche, du Royaume-Uni, de l'Italie et de la Russie.

 

 

II. Le déclenchement du conflit. 

A la suite de l'affaire de la succession du trône d'Espagne proposé à un Hohenzollern, cousin du roi de Prusse, Bismarck manœuvre pour pousser Napoléon III à la guerre. Sa "Dépêche d'Ems" du 14 juillet 1870 est ressentie comme un affront par la France où l'opinion publique s'embrase. Une partie de la presse parisienne exige une "guerre totale et instantanée." Ainsi, le Petit Journal écrit que la guerre est accueillie par "une patriotique émotion et un enthousiasme irrésistible." Le gouvernement, par la bouche d'Émile Ollivier, accepte la guerre "d'un cœur léger".

Le 19 juillet 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Il cède à la pression de son gouvernement et de l'opinion parisienne. L'empereur, affaibli par la maladie, est entouré de va-t-en-guerre comme son ministre de la guerre, le maréchal Edmond Le Bœuf qui déclare devant les députés : "Nous sommes prêts et archi-prêts, la guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats."

Une partie des élites urbaines, confiantes dans leur armée, appuient l'entrée en guerre ; en revanche, le reste de la France, écrit George Sand, "est consterné. On voit là, non point une question d'honneur national, mais un sot et odieux besoin d'essayer les fusils, un jeu de princes." Les masses rurales en particulier ne comprennent pas le sens de ce conflit.

 

 

III. Les évènements militaires de l'été 1870. 

A la fin du mois de juillet, la France a concentré ses armées le long de la frontière entre le Luxembourg et le Rhin en vue d'une invasion de l'Allemagne. Le maréchal Mac Mahon est positionné dans le nord de l'Alsace et le maréchal Bazaine dans le nord de la Lorraine. 

Le 2 août, un corps français s'empare momentanément de Sarrebruck, mais cette incursion en terre ennemie reste la seule et n'est pas exploitée. 

A partir du 4 août, les Prussiens (et leurs alliés des autres États allemands : Bavarois, Wurtembergeois, Hanovriens, Badois...) pénètrent en France et infligent de lourds revers aux Français. Les défaites de Mac Mahon à Froeschwiller/Wœrth et à Morsbronn/Elsasshausen ouvrent à l'ennemi la porte de l'Alsace tandis que l'échec des troupes de Bazaine à Forbach/Spicheren met la Lorraine à la merci des envahisseurs.

 

 

 

 

La bataille de Reichshoffen, tableau d'Aimé Morot.

En réalité, cette bataille s'est déroulée à quelques kilomètres de Reichshoffen, à Woerth, Froeschwiller et Morsbronn. Le 6 août 1870, les cuirassiers français ont effectué deux charges meurtrières. Les pertes françaises sont estimées à environ 10 000 tués. Le sacrifice des cavaliers permit de couvrir la retraite de l'armée française. 

Origine de l'image : Wikipedia

 

Au cours du mois d'août, la Lorraine est le théâtre de combats presque quotidiens et souvent très meurtriers comme par exemple la bataille de Gravelotte le 18 août où les Allemands comptent en une journée 5 300 morts et 14 500 blessés et les Français 1 200 morts, 4 420 disparus et 6 700 blessés.

 

 

 

 

La bataille de Gravelotte.

(image d'Épinal)

 

Origine de l'image : Musée de Bretagne.

 

 

 

Les opérations tournent à l'avantage de l'Allemagne. Le 20 août, l'armée de Bazaine est encerclée dans Metz. Le 25 août, avec 120 000 hommes, Mac Mahon, accompagné de Napoléon III, quitte le camp retranché de Châlons-sur-Marne où il devait défendre la route de Paris, pour secourir Bazaine à Metz. Mais deux armées prussiennes fortes de 240 000 hommes l'obligent à prendre la direction de Sedan où il est encerclé le 30 août. Le 2 septembre, jugeant la situation désespérée, Napoléon III fait hisser le drapeau blanc. Il est emmené en captivité en Allemagne ; 91 000 soldats français sont faits prisonniers.

 

 

 

La reddition de Napoléon III aux forces prussiennes : l'empereur des Français remet son épée au roi de Prusse Guillaume Ier.

 

 

(Gravure américaine anonyme, origine de l'image : Wikipedia)

 

IV. La République et la poursuite de la guerre. 

Le 4 septembre, à Paris, à l'annonce du désastre de Sedan, les opposants à l'Empire proclament la République. Mais, décevant les attentes de Bismarck, le nouveau pouvoir ne veut pas négocier la paix : au contraire, le Gouvernement de la Défense Nationale, animé par Léon Gambetta, relance la guerre pour libérer la patrie et empêcher les Allemands d'annexer l'Alsace et une partie de la Lorraine.

Les troupes allemandes se dirigent alors vers Paris sans rencontrer de grande résistance. Le 18 septembre, la capitale est entièrement investie.

 

 

V. La guerre en Alsace : le nouveau rapport des forces.

La tournure que prend la guerre en Alsace et dans le Haut-Rhin à partir de septembre 1870 résulte du nouveau rapport des forces en présence dans notre région. 

Après les défaites de Mac Mahon, la reddition de Napoléon III et l'encerclement de l'armée de Bazaine à Metz, les capacités militaires françaises sont extrêmement amoindries. La France a perdu les neuf dixièmes de son armée régulière, cette armée qui, lors des guerres victorieuses en Italie, en Crimée, en Chine et dans les conquêtes coloniales, avait fondé la puissance et le prestige du Second Empire. Des dizaines de milliers d'officiers et de soldats sont prisonniers et des quantités considérables de fusils, canons, chevaux et approvisionnements sont tombées aux mains des Allemands. 

Désormais, la défense du pays repose sur les citoyens en armes formant la garde nationale. Celle-ci comprend deux catégories : la garde nationale sédentaire et la garde nationale mobile.

La garde nationale sédentaire est constituée dans chaque commune d'hommes entre 21 et 60 ans enrôlés pour maintenir l'ordre et défendre leurs concitoyens en cas d'agression. Ils ne sont pas censés agir au-delà des limites de leur canton. Sans formation ni encadrement, leur valeur militaire est quasi nulle. Leur armement, rarement complet, consiste, au mieux, en fusils anciens à tabatière. Il arrive même, comme à Mulhouse, que les gardes soient munis de simples piques pour faire régner l'ordre.     

La garde nationale mobile a été créée en 1868 : levée par conscription, elle forme une armée de réserve théoriquement forte des 600 000 jeunes hommes qui ont tiré un "bon" numéro les dispensant de rejoindre l'armée active. Ces soldats, surnommés "les moblots", sont équipés par les administrations civiles locales et regroupés en unités départementales ; leurs officiers sont élus parmi les notables du lieu. Hélas, ces mobiles sont médiocrement armés, peu entraînés et faiblement encadrés. Pourtant ce sont eux qui vont former le gros des effectifs des nouvelles armées reconstituées par le gouvernement de la République (Armée du Nord, Armée de la Loire, Armée de l'Est).

En août 1870, les mobiles du Haut-Rhin sont affectés aux garnisons de Neuf-Brisach et de Belfort, d'autres sont incorporés dans l'Armée des Vosges et se battront près d'Orléans.

 

 

 

 

 

Une section de mobiles.

(de gauche à droite : le clairon, le sous-lieutenant, le sergent et 13 hommes.)

 

Origine de la photo. Site : "Military-photos.com" de Jérôme Discours.

 

 

De leur côté, les Allemands disposent de troupes aguerries, supérieurement commandées et dont le moral est galvanisé par les victoires du mois d'août. Ils sont pourtant freinés par leur infériorité numérique. En septembre 1870, leurs unités sont affectées aux nombreux sièges simultanément en cours (Metz, Paris, Soissons, Toul, Thionville et localement Strasbourg, Neuf-Brisach, Sélestat), si bien qu'ils n'ont pas les effectifs pour occuper et contrôler toute l'Alsace. 

 

 

 

 

 

 

Le siège de Sélestat.

(gravure allemande)

 

Origine de l'image : CRDP Strasbourg.

 

 

La balance des forces penche sans conteste en faveur des Allemands. La lutte s'annonce inégale, voire désespérée, entre une armée professionnalisée équipée d'artillerie et les troupes disparates levées par la France.

Le Haut-Rhin est livré à l'envahisseur sans réelle défense. La place de Neuf-Brisach est assiégée depuis le 1er septembre et celle de Belfort, située à la limite sud-ouest du département, ne peut protéger Colmar, Mulhouse, la plaine et les vallées vosgiennes. Le 7e corps d'armée du général Félix Douay devait couvrir la ville de Mulhouse, mais, dès le début d'août, à la suite de la fausse nouvelle de l'arrivée imminente d'une armée badoise qui le prendrait de revers, Douay se replie sur Belfort dans le plus grand désordre. Cette retraite affole la population qui se sent abandonnée.

Face à cette situation désastreuse, et devant l'évidente incapacité de la garde nationale sédentaire d'arrêter l'invasion allemande, des citoyens patriotes se constituent en unités de francs-tireurs. Ces combattants s'arment et s'équipent à leurs frais. Ils pratiquent la guérilla en attaquant les Allemands isolés et renseignent l'armée régulière sur les mouvements de l'ennemi.

 

 

 

 

Francs-tireurs alsaciens capturés.

(gravure allemande)

 

La légende indique que l'un des francs-tireurs a fendu le crâne d'un blessé et que l'autre a tiré sur un hussard. 

Les Allemands ne reconnaissent pas les francs-tireurs comme des soldats réguliers. Ils n'accordent la qualité de prisonniers de guerre qu'aux soldats recevant leurs ordres du gouvernement français, revêtus d'un uniforme ou portant des insignes visibles à l'œil nu à portée de fusil. Si ce n'est pas le cas, les francs-tireurs capturés sont fusillés ou condamnés aux travaux forcés en Allemagne.

Origine de l'image : CRDP Strasbourg.

 

 

VI. De septembre à fin octobre : incursions allemandes dans le Haut-Rhin.

Pour les Haut-Rhinois, septembre et octobre 1870 sont des mois d'incertitude, de peur et de confusion. Quand les Allemands arriveront-ils ? Quel sera leur comportement ? Le sang va-t-il couler ?

Les Allemands étendent leur emprise en Alsace du nord au sud. Ils assiègent Strasbourg qui capitule le 28 septembre, puis Sélestat qui tombe le 24 octobre. Dans le Haut-Rhin, la plaine entre Colmar, Mulhouse et Cernay est sillonnée par les colonnes ennemies sans qu'elles cherchent à s'installer à long terme. Des escarmouches se produisent au hasard de rencontres avec des francs-tireurs ou des gardes nationaux téméraires.   

Le 12 septembre, 5000 Badois entrent à Colmar sans autre combat qu'une résistance pour l'honneur de quelques francs-tireurs de Saint-Denis à Horbourg. Les envahisseurs repartent trois jours plus tard. Mulhouse est occupée le 16 septembre par des troupes ennemies qui repartent le lendemain. Ces allées et venues se répètent au cours des semaines suivantes, plongeant la population dans l'anxiété et l'insécurité.

Lors de chaque occupation d'une ville ou même d'un modeste village, l'armée allemande impose des réquisitions et des contributions de guerre. Les communes sont tenues de fournir d'énormes quantités de vivres, de vêtements, de véhicules, de chevaux, de fourrage et de verser des sommes en espèces qui dépassent bien souvent leurs capacités. Les habitants doivent héberger les troupes avec obligation de les nourrir. Les Alsaciens ont le sentiment d'être mis en coupe réglée sans aucune possibilité de s'y soustraire car l'ennemi menace clairement les villes de bombardement pour le cas où elles refuseraient d'obtempérer. 

Les autorités locales gèrent une situation de grande confusion ; elles sont prises entre l'autorité légale qui reste le gouvernement français et les diktats de l'ennemi. Du fait du siège, les communications avec Paris sont quasi interrompues et celles avec la délégation gouvernementale de Tours sont problématiques. Malgré son activisme, Jules Grosjean, le préfet du Haut-Rhin nommé début septembre, voit le champ de son autorité se rétrécir jusqu'à ce qu'il soit lui-même enfermé dans Belfort à partir de la mi-octobre.  

Alors que les Allemands vont et viennent dans les communes du département, celles-ci doivent malgré tout organiser les élections et, plus délicat encore, procéder à la conscription et envoyer les recrues vers le sud pour rejoindre l'armée de la Loire. Et lorsque les réquisitions allemandes laissent un répit, c'est la place de Belfort qui exige des dotations en vivres et en vêtements chauds en prévision de l'hiver.

Sur le plan de la défense, l'imbroglio n'est pas moindre. Tantôt les gardes nationaux sédentaires réclament les armes et les munitions qui leur sont dues, tantôt des gardes déjà armés rapportent leur fusil à la mairie de peur d'être pris par les Prussiens les armes à la main. 

La résistance armée est surtout le fait des francs-tireurs. Dans notre secteur, le député de Belfort Émile Keller crée un corps franc sous le nom de "Francs-Tireurs du Haut-Rhin", constitué de volontaires locaux et dont il devient le colonel. Son objectif :  occuper les Vosges et ses vallées pour en interdire les cols aux Allemands. Après avoir reçu son équipement à Belfort, ce corps apprend les rudiments du métier des armes lors d'un séjour de dix jours à Masevaux. Cette ville lui sert de base arrière ; il y reviendra à plusieurs reprises car sa municipalité et sa population se mettent en quatre pour lui procurer tout ce qui lui est nécessaire.

Les francs-tireurs de Keller parcourent les Vosges : on les signale au Ballon d'Alsace, à Ventron, à La Bresse, à Gérardmer, à la Schlucht, à Buhl, à Uffholtz, à Soultz, à Thann. Ils font acte de présence, mais au grand dam de ses hommes les plus intrépides, Keller, probablement dominé par la crainte de faire tuer ses hommes, ne cherche pas le contact avec l'ennemi et renonce même au moindre coup de main contre des Allemands isolés.

 

 

 

 

 

Des francs-tireurs attaquent une voiture de la poste militaire allemande.

(gravure allemande)

 

Origine de l'image : CRDP Strasbourg.

 

VII. Entre peur, espoir et illusions.

Pendant ces mois troublés, l'état d'esprit de la population locale est caractérisé par le désarroi et la peur de l'avenir, ainsi que par un certain aveuglement. 

Pour les habitants des vallées vosgiennes peu politisés et guère informés, la guerre est un coup de tonnerre dans un ciel serein, et l'invasion allemande, une catastrophe impensable. Depuis 1815, la France n'avait plus connu de guerre sur son sol ; pour deux générations, les batailles se passaient sur des terres lointaines et rapportaient des lauriers dont chacun s'enorgueillissait sans risques. 

La chute de l'Empire et la déclaration de la république est un second trauma. Lors du plébiscite du 8 mai 1870, moins de trois mois avant la guerre, l'Alsace a accordé sa confiance à Napoléon III en votant "Oui" à 81 %. Selon Julien Sée, dans les vallées catholiques des Vosges comme celle de Masevaux, "le peuple est persuadé que les rouges ont vendu la France à l'ennemi... il maudit la république et redemande Napoléon à grands cris."

Depuis ses victoires des batailles de la frontière, Bismarck ne fait plus mystère de son but de guerre : il n'y aura pas de paix sans que la France cède l'Alsace et une partie de la Lorraine à l'Allemagne. Devant cette dramatique perspective, la population hésite : se résigner ou croire malgré tout à un sursaut victorieux de la France ? L'armée d'active ayant failli, le peuple doit se remettre à la garde nationale et aux francs-tireurs. Ces derniers suscitent espoirs et craintes. Jules Scheurer, sergent des Francs-Tireurs du Haut-Rhin, raconte qu'en traversant un village de la vallée, les femmes "en proie à une émotion tenant du délire, nous criaient : «Wehre n'is ! Wehre n'is ! » [Défendez-nous !]"

Mais là où les Allemands sont présents, les francs-tireurs ne gardent pas le soutien des villageois. Car l'ennemi se venge de leurs attaques en punissant les villages soupçonnés de les abriter. Prises d'otages, incendies, pillages, contributions de guerre sont le lot des localités victimes des représailles. La population finit par craindre davantage la venue des francs-tireurs que celle des Allemands. A noter cependant que Masevaux, qui n'a pas encore vu d'Allemands à cette période, reste accueillante aux corps francs.  

Face à la menace de l'invasion allemande, les réflexes patriotiques sont nombreux, mais souvent plus exaltés que lucides. Différents épisodes illustrent la méconnaissance des forces prussiennes de la part des volontaires français. Le récit d'échauffourées à Meyenheim, Soultz et Cernay en octobre 1870 montre l'imprudence des milices françaises inconscientes de la puissance de feu de leurs ennemis. De plus, leurs illusions sont confortées par les encouragements intempestifs que leur prodiguent les rares survivants des invasions de 1814 et 1815. Aux francs-tireurs de Keller venus le saluer, un vieux patriote de Leimbach crie "Vive la France" et les exhorte à la lutte. A Rougemont-le-Château, les vétérans des deux invasions rassurent tout le monde : "Oh ! j'en ai vu moi, des Prussiens, des cosaques, des kaiserlicks et tout, et me voici tout de même. Ils ne nous mangeront pas !"

 

 

Carte des opérations de la guerre de 1870-1871.

Origine de l'image : https://www.revueconflits.com/guerre-1870-jean-baptiste-blandenet/

 

VIII. Début novembre : la guerre dans nos villages.

A. Vers l'investissement de Belfort.

Après deux mois d'indécision et d'actions militaires limitées, la guerre prend un nouveau cours après le 28 octobre, date de la capitulation du maréchal Bazaine à Metz. La levée du siège de Metz libère d'importants effectifs allemands qui sont aussitôt dirigés vers Belfort, dernier obstacle pour une avancée allemande en direction de Besançon, Dijon et Lyon. Des troupes françaises sont encore à Masevaux le 31 octobre et à Thann le 1er novembre, mais tellement inférieures en nombre qu'elles se retirent en direction de Bussang sans chercher l'affrontement. [récit du parcours des mobiles de Saône-et-Loire : cliquer ici.]

Pour investir Belfort, les troupes prussiennes du général Udo von Tresckow, concentrées entre Cernay et Thann, avancent en trois colonnes : au sud vers Dannemarie, au centre vers Lachapelle-sous-Rougemont et au nord vers Giromagny. C'est ce dernier mouvement qui provoque des combats dans notre secteur.

Les Allemands veulent gagner Giromagny en passant par Sentheim : pour eux, ce village est essentiel car il est alors le terminus ouest de la ligne de chemin de fer venant de Cernay et Mulhouse. A l'instar de Dannemarie, il doit devenir une "tête d'étape de guerre", c'est-à-dire le lieu de débarquement des hommes et matériels nécessaires au siège de Belfort.

Le 1er novembre 1870, à l'heure où les fidèles sont à la messe de la Toussaint, les Allemands se rendent maîtres de Guewenheim et de Sentheim. La prise de Guewenheim est mouvementée car des gardes nationaux ouvrent le feu sur l'ennemi. Aussitôt les Prussiens tirent trois obus sur le village qu'ils encerclent et fouillent. Ils prennent le maire, le curé et quatre notables en otages qu'ils libèrent huit jours plus tard contre un versement de 5 000 Francs.

 

 

 

 

 

Légende :

 

 axes principaux
 routes secondaires
 massif vosgien

X

 lieux des combats

        

 

Situation des localités citées dans ce chapitre.

B. Le combat du Champ-des-Fourches.

La présence des Prussiens à Sentheim met en émoi les localités environnant Giromagny : Rougemont-le-Château, Étueffont, Grosmagny, Chaux, Eloie... La garde nationale se mobilise, mais sans plan coordonné. Tandis qu'un bataillon de mobiles de la Haute-Saône prend position à Grosmagny, une quarantaine de volontaires rassemblés à Chaux, Giromagny et Étueffont arrivent à Rougemont au matin du 2 novembre pour aller au devant de l'ennemi. Cette troupe est menée par Nicolas-François Géhin, 34 ans, marchand de vin à Chaux et lieutenant de la garde nationale de cette commune. Ses hommes portent la blouse bleue traditionnelle ; certains sont coiffés d'un képi, d'autres du bonnet blanc et bleu des paysans. Leur arme : un fusil à piston à la détente raide, lourd et difficile à manier.  

C'est de son propre chef que Gehin a décidé son action, sans se concerter avec le gros de la garde nationale du secteur. Bouillant patriote, il a déclaré crânement : "Laissez-les venir, ces Prussiens, vous verrez que nous ne les craignons pas et que nous saurons faire notre devoir !" Sa fougue est confortée par ce que rapportent des habitants de Rougemont sachant l'allemand qui, la veille, ont poussé une reconnaissance à Sentheim. Là, ils ont vu des Prussiens dans les auberges du village, leur ont même parlé et ont trouvé qu'ils étaient "lourdauds et pas du tout féroces."

Gehin conduit son escouade, grossie de quelques gardes de Rougemont, sur la route de Masevaux pour y attendre l'ennemi venant de Sentheim par Lauw. Il se positionne à un kilomètre et demi environ du centre de Rougemont, au lieu-dit "Le Champ-des-Fourches", ainsi nommé en mémoire des fourches patibulaires [c'est-à-dire un gibet] du temps des Rothenbourg, seigneurs de Masevaux et Rougemont. Son plan : occuper les hauteurs boisées qui surplombent la route, faire le coup de feu puis se replier à travers la forêt. 

La colonne ennemie est aperçue à deux cents pas, quand elle débouche de la forêt du domaine Goetz-Guth. Devant les casques étincelants marchent des otages, parmi lesquels un habitant de Rougemont nommé Perros, directeur du tissage de Guewenheim. Gehin ordonne le feu. Ses hommes tirent puis s'échappent dans la forêt. Les Allemands répliquent et, se détachant des rangs, prennent les Français en chasse à travers les bois. Certains gardes qui croyaient avoir le temps de recharger leur fusil ne peuvent que se cacher derrière les arbres ou les toises de bois où ils sont à la merci de l'ennemi.

Lors du repli, plusieurs gardes nationaux croient être hors d'atteinte quand soudain ils se heurtent à des uhlans qui débouchent du haut de la forêt. Le lieutenant Géhin est du nombre : poursuivi par deux uhlans, il abat le premier d'un coup de pistolet mais il est cloué au sol par le second et bientôt achevé par les soldats.

La présence inattendue des uhlans sur ces hauteurs par où les hommes de Gehin devaient s'éclipser est une conséquence du caractère désordonné de la résistance française. En effet, trois chasseurs patriotes, impatients d'en venir aux mains, avaient pris l'initiative d'aller se mettre en embuscade à la croisée des routes de Lauw et de Masevaux. Là ils ont ouvert le feu sur trois uhlans d'avant-garde. L'un a été tué, les deux autres ont tourné bride et sont partis au galop. Peu après, les cavaliers sont revenus en nombre. Les trois Français ont tiré une nouvelle décharge et se sont échappés à travers bois jusqu'à Giromagny où ils sont arrivés sains et saufs. Mais les uhlans, craignant une nouvelle attaque, ont pénétré dans la forêt pour la fouiller. C'est ainsi qu'ils étaient parvenus au-dessus du Champ-des-Fourches pour couper la retraite aux gardes nationaux.

Dès que la fusillade est terminée, les Allemands mettent leurs canons en batterie et bombardent Rougemont-le-Château depuis le haut de la montée ; leur point de mire est le clocher de l'église. Des maisons prennent feu, la panique gagne les habitants dont certains fuient vers les bois. Le cultivateur Jacques Donzé veut mettre ses bœufs à l'abri dans la forêt : un éclat d'obus le touche à la tempe et le tue sur le coup.   

    

 

En bordure de la rue de Masevaux et adossé au golf de Rougemont, une stèle célèbre la mémoire des victimes du combat du Champ-des-Fourches du 2 novembre 1870. Avant 1914, ce monument était chaque année la destination d'un pèlerinage patriotique très suivi. C'était l'occasion d'exalter le sentiment national, l'attachement aux provinces perdues et le désir de la Revanche.     

Photos de l'auteur.

 

Quand la canonnade cesse, c'est la prise du village par les uhlans au galop. Il n'y a pas de résistance. Le feu cesse et les fantassins allemands se regroupent sur la place. Ils sont rejoints depuis Lachapelle par une autre colonne alertée par le son du canon.

Les Allemands arrêtent le maire de Rougemont qu'ils accusent d'avoir organisé la résistance, ainsi que différents hommes surpris à circuler dans les bois ou même dans les rues de la commune. Le commandement prussien se fait remettre les fusils que la mairie avait perçus pour la garde nationale. On a toute la peine du monde à le persuader que le combat du Champ-des-Fourches a été le fait de gardes nationaux, soldats réguliers, et non de francs-tireurs. La hantise des francs-tireurs est telle chez les envahisseurs qu'ils arrêtent les deux frères Demeusy à la sortie de la messe uniquement parce qu'ils portent des souliers. [et non des sabots]

Au cours de la matinée, les Allemands quittent Rougemont, emmenant otages et prisonniers. Ils gagnent Étueffont-Haut où, à la sortie de l'office des défunts, ils s'emparent du curé Lacreuse et de son vicaire Miclo qu'ils forcent à marcher avec l'avant-garde pour les exposer aux tirs. Ils se dirigent vers Petit-Magny et Grosmagny où une plus importante bataille les attend le jour même.

Nota : les otages et prisonniers de Rougemont ont été rudoyés, menacés d'être fusillés mais finalement libérés quelques jours plus tard, une fois que l'avancée allemande avait gagné de nouvelles localités. M. Perros, l'otage pris à Guewenheim, a également été libéré.

Pendant ce temps, Rougemont panse ses plaies. Au milieu de l'après-midi, quelle n'est pas la surprise de la population de voir arriver une troupe armée qui descend allègrement la rue de la Bavière. Il s'agit des francs-tireurs de Keller : arrivés à Masevaux vers midi, ils ont appris que les Prussiens occupaient Rougemont. Ils se sont alors dirigés vers ce bourg et se sont postés sur une hauteur d'où ils pouvaient voir les faisceaux d'armes sur la petite place à côté de l'église. Ce n'est qu'après le départ des Allemands qu'ils se montrent aux habitants de Rougemont. Ceux-ci déplorent que ces hommes si bravaches et bien armés ne soient pas intervenus pour secourir leurs malheureux gardes nationaux. Ensuite, les francs-tireurs rentrent à Masevaux. Au passage, ils voient sur la route la flaque de sang là où un éclaireur prussien a été tué par les chasseurs le matin même.

Les combats du 2 novembre 1870 à Rougemont-le-Château ont coûté la vie à huit gardes nationaux tués dans l'accrochage et à un civil, victime du bombardement. Deux corps de citoyens-soldats n'ont été retrouvés dans la forêt qu'au printemps suivant et n'ont pu être identifiés. On ne connaît pas les pertes allemandes.

C. Le combat de Grosmagny.  

Vers onze heures du matin, les premiers Prussiens arrivent en vue de Grosmagny. Pour les arrêter, la Garde mobile de la Haute-Saône (environ 600 hommes), sous les ordres du commandant Petitguyot, est postée sur la hauteur séparant Petit-Magny de Grosmagny. La route venant d'Étueffont a été minée, mais au moment de la faire sauter, il s'avère que l'humidité a rendu les mèches inopérantes. Une vive fusillade s'engage entre les deux camps. La bataille dure deux heures, mais elle est inégale car les Prussiens engagent l'artillerie puis la cavalerie pour parachever leur victoire.

Les Allemands sont exaspérés par la résistance des mobiles et, encore plus furieux, quand ils constatent que des civils des environs se sont mêlés aux soldats. Ils se vengent avec férocité. Des blessés sont achevés à la baïonnette, à coups de crosse ou par des décharges à bout portant. Les morts sont dépouillés, des cadavres mutilés. La sauvagerie ne s'arrête que sur les ordres d'un capitaine prussien qui ne peut cependant pas empêcher qu'un soldat tire sur l'abbé Robert Miclo, alors que celui-ci assiste des blessés. 

Les mobiles de la Haute-Saône comptent 26 tués dans leurs rangs. Selon une source, les Allemands ont 170 hommes hors de combat, sans qu'on sache le nombre des tués.

 

 

 

 

 

 

 

Au cœur du cimetière de Grosmagny, la mère d'un officier des mobiles a fait ériger cet obélisque où sont inscrits les noms des 26 gardes tombés le 2 novembre 1870.

 

 
 

 

 

 

A Grosmagny, rue du Château, un monument rappelle le destin tragique de l'abbé Miclo.    

 

 

Photos de l'auteur.

 

ICI

fut tué par des soldats prussiens

l'abbé Robert Miclo, vicaire à Étueffont

au moment où avec son curé, l'abbé F. Lacreuse,

il venait d'assister les blessés du combat de Grosmagny

LE 2 NOVEMBRE 1870. 

 

 

 

Selon une autre version, accréditée par les descendants de la famille de Robert Miclo, celui-ci ne fut pas tué sur place mais, touché par une balle allemande, mourut de ses blessures neuf jours plus tard. 

 

IX. Du siège de Belfort (3 novembre 1870) à la paix (10 mai 1871).

A. Derrière les lignes allemandes.  

La prise de Giromagny, le 2 novembre, permet à l'ennemi d'achever l'investissement de Belfort dont le siège commence le lendemain. A partir de cette date, les combats s'éloignent de Masevaux et de ses environs qui sont maintenant derrière les lignes allemandes. On ne trouve plus mention d'actes de résistance armée. Dans les communes occupées, la conscription est abolie et la garde nationale supprimée. Quant aux francs-tireurs du Haut-Rhin, le colonel Keller juge que la défense des Vosges est devenue sans objet. Lui-même décide de franchir les lignes ennemies pour continuer la guerre au-delà, laissant à ses hommes la liberté de rentrer chez eux ou de le suivre. Sur quelque 1200  volontaires, environ 750 rejoignent leur famille et 450, dont Jules Scheurer, continuent la campagne avec Keller.

Dans les semaines suivantes, lorsqu'il est fait mention de Masevaux et de Sentheim, c'est pour indiquer leur place dans le dispositif allemand. Le rôle principal est joué par Sentheim et sa gare. Les trains de munitions et de ravitaillement y déchargent les approvisionnements qui sont pris en charge par les diverses "Proviantkolonnen." [colonnes de ravitaillement]

Sentheim est aussi une position stratégique. Lorsqu'en janvier 1871 se dessine la confrontation décisive entre les forces allemandes et l'Armée de l'Est venue débloquer Belfort (bataille de la Lizaine ou bataille d'Héricourt), le général prussien Werder, dans l'hypothèse d'un revers, fait masser à Sentheim les trains et convois pour la retraite. 

Pour sa part, Masevaux, à l'écart des axes menant à Belfort et sans chemin de fer, reçoit les blessés des deux camps.

 

 

Unis dans la mort...

Cette tombe du cimetière de Masevaux rappelle la mémoire de sept soldats français et un soldat allemand morts à Masevaux en 1870 et 1871. Ils avaient probablement combattu près de Belfort.

Selon les actes de décès, les soldats français sont morts à l'hospice de la ville, tandis que le soldat allemand est décédé dans le lazaret installé à l'hôtel de ville. (Photo de l'auteur.)

Noms et origines des victimes figurant sur le monument en alphabet latin, cliquer ici.

 

 

 

Ce monument a été élevé par le "Kriegerverein" de Masevaux (Société des combattants). La pierre tombale a été offerte par un généreux donateur tandis que la ville de Masevaux a donné la concession perpétuelle de l'emplacement. Lors de l'inauguration le 28 octobre 1905, M. Wesener, président du Kriegerverein, a déclaré qu'orner les tombes des guerriers morts pour la patrie était un devoir de camaraderie. Averti de l'inauguration de la stèle, le Souvenir français" de Paris a adressé une lettre de remerciement au Kriegerverein et fait parvenir une couronne avec ruban tricolore à déposer sur la tombe. (d'après le journal "Express").   

 

Pendant cette période, la population locale subit le chaud et le froid que soufflent les Allemands. D'une part, dans tous les endroits contrôlés par leurs troupes, les nouveaux maîtres instaurent un drastique état de siège qui punit de mort toute action anti-allemande. D'autre part, les envahisseurs tiennent à se montrer humains dans une province qu'ils veulent annexer. En témoignent des scènes de fraternisation facilitées par la communauté de langue entre Alsaciens et Allemands.

Julien Sée raconte :

Dans la rue où s'approchent des soldats allemands, une vieille femme sanglote et leur crie :

- O Jera, galta, er' mache n'iss nix ?

- Halt's Maul, du Alte, keineswegs werden wir dir was zu Leide tun.

[ - O Jésus, n'est-ce pas que vous ne nous ferez rien ?

- Tais-toi donc, la vieille, en aucun cas nous ne te ferons du mal.]

Ailleurs, un officier allemand s'adresse à un notable :

 - "Habt keine Furcht, Ihr seid jetzt Preussen und wir kommen als Freunde."

 ["N'ayez pas peur, vous êtes maintenant des Prussiens et nous venons en amis."]

Dans le même esprit, les Allemands exploitent la détresse des mobiles alsaciens affectés à la défense de Belfort. Ceux-ci, en effet, subissent les avanies de leurs chefs français. Marcel Poilay, mobile parisien affecté à Belfort, se souvient : "La plupart [de ces jeunes recrues alsaciennes] ignoraient totalement la langue française. Les officiers, rebutés par leur ignorance, les laissaient aux prises avec les sergents et les caporaux qui n'avaient pas assez de railleries et de grossières injures pour ces «têtes de bosches»... Leurs camarades, les simples soldats, les rudoyaient et, devant leur impossibilité de comprendre les instructions transmises dans une langue inconnue, ne leur ménageaient ni coups de pieds ni coups de poing."

Les Allemands ont beau jeu de tirer parti de ces brimades en s'adressant aux parents des mobiles : "Que font vos fils dans ce Belfort détesté ? Croyez-vous que jamais ils en sortiront ? N'oubliez donc pas que ce sont des Allemands comme nous. Nos intérêts sont les vôtres. Vos enfants, en tournant leurs armes contre nous, combattent leurs frères !" 

Malgré le siège, les informations circulent. Quand les recrues alsaciennes apprennent la bienveillance des Allemands à leur égard, ils désertent par groupes dès que l'occasion s'en présente.

B. Des calamités sans nombre.  

A la fin de 1870 et au début de 1871, nos villages vivent dans les plus grandes difficultés. A l'angoisse de la guerre et d'un avenir incertain s'ajoutent de graves problèmes économiques et sanitaires. 

Dans une lettre écrite le 17 janvier 1871 à un prisonnier de guerre à Rastadt, Victor Zeller, industriel textile à Oberbruck, fait un noir tableau de la situation locale. Alors que pendant des jours et des nuits on entend tonner le canon du bombardement de Belfort, la misère et même la famine menacent. La guerre a coupé l'acheminement du coton et de la houille, entraînant l'arrêt des fabriques et le chômage. Les lourdes réquisitions de vivres imposées par les Allemands vident les caves et les greniers. Et, fléau ultime, la vallée est atteinte par une épidémie de variole. Présente en France dès le début de 1870, cette maladie s'est propagée avec les déplacements et les concentrations des armées. Extrêmement contagieuse, elle frappe des maisonnées entières et gonfle la mortalité. A Oberbruck, on compte 34 décès en 1871 contre 16 en moyenne les années précédentes ; à Masevaux, il y a 70 décès de plus en 1871 par rapport à 1870.

Pour l'avenir, Victor Zeller exprime une espérance que l'Histoire n'exaucera pas. Pour lui, "deux nations civilisées comme l'Allemagne et la France ne peuvent pas continuer indéfiniment à se faire une guerre de destruction pareille. S'il en était ainsi, j'aime à croire que la sagesse des peuples saurait imposer sa volonté aux souverains qui ne craignent pas pour servir leurs ambitions de prodiguer le sang de tous leurs enfants."

C. Vers la fin de la guerre.  

Pendant les deux premiers mois de 1871, les échecs français successifs amènent la fin de la guerre.

A l'issue de la bataille de la Lizaine (17 janvier 1871), l'Armée de l'Est du général Bourbaki bat en retraite et se réfugie en Suisse : la libération de Belfort a donc échoué. 

Le 18 janvier, les dignitaires germaniques proclament l'Empire allemand dans la galerie des Glaces du château de Versailles. L'unité allemande est réalisée, Bismarck et la Prusse triomphent. 

Le 28 janvier, Paris capitule. 

Le 8 février, les Alsaciens, bien qu'occupés par les Allemands, participent à l'élection de la nouvelle assemblée nationale siégeant à Bordeaux qui devra entériner les conditions de la paix. Ils votent majoritairement pour des candidats favorables à la poursuite de la guerre et au maintien de l'Alsace dans le giron français, comme Émile Keller de Belfort et Auguste Scheurer-Kestner de Thann. 

Le 15 février, un armistice général est conclu. Le 18 février, sur ordre du gouvernement de la Défense Nationale, la garnison de Belfort doit abandonner la ville aux Allemands.

Le 26 février, les préliminaires de paix sont signés. Le 1er mars, l'Assemblée nationale en ratifie le texte : l'annexion de l'Alsace-Moselle par l'Allemagne est scellée, malgré la protestation solennelle des 27 députés alsaciens et lorrains.

 

 

 

 

 

 

Signatures des députés protestataires d'Alsace-Lorraine .

 

(cerclés de rouge, les élus originaires de notre secteur, Auguste Scheurer-Kestner et Émile Keller.)

 

 

Origine de l'image : 

https://rosalielebel75.franceserv.com/la-question-de-l-alsace-lorraine.html

 

A partir du 18 mars, sous le regard des armées allemandes, la France doit encore faire face à l'insurrection de la Commune de Paris : cette guerre civile se termine le 28 mai 1871 par la "Semaine sanglante."    

Le 10 mai 1871, le Traité de Francfort met fin à la guerre avec l'Allemagne. Mais pour combien de temps ? Selon Edgar Quinet, "la cession de l'Alsace-Lorraine, c'est la guerre à perpétuité sous le masque de la paix."

Lors des négociations du traité de Francfort, Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif de la République française, obtient de Bismarck que l'arrondissement de Belfort reste français. La frontière avec l'Alsace allemande est fixée sur la ligne de partage des eaux entre le Rhin et le Rhône et correspond à la frontière linguistique. Cette zone de 105 communes est alors appelée "arrondissement subsistant du Haut-Rhin"; en 1922, elle deviendra un département français sous le nom de "Territoire de Belfort".

Pour leur part, les Alsaciens sont confrontés aux conséquences de l'annexion : instauration des lois du Reich, l'allemand langue officielle, arrivée de nouveaux fonctionnaires d'outre-Rhin, mutations de l'économie coupée de ses approvisionnements et de ses marchés, sans compter le choix crucial d'opter ou non pour la nationalité française.  

 

 

Conclusion.

Lors de la guerre de 1870, Masevaux et ses environs n'ont été touchés que de façon marginale par les opérations militaires. Des villages comme Guewenheim, Sentheim, Rougemont et Grosmagny se sont trouvés sur le chemin des troupes allemandes dans leur mouvement d'encerclement de Belfort et, de ce fait, ont subi occupation, bombardements et combats. Mais toutes les localités ont enduré les épreuves matérielles et morales occasionnées par le conflit : réquisitions, chômage, misère, maladie, menaces, prise d'otages, incertitude, confusion, peur de l'avenir. 

Pour Victor Hugo, selon le titre du recueil de poèmes publié en 1872, 1871 a été une "année terrible". Pour nos ancêtres, les années 1870-1871 ont également été tragiques, et leurs effets se sont répercutés pendant des décennies, aboutissant en 1914 à un conflit encore plus meurtrier. 

 

 

Henri Ehret, octobre 2020.

Page mise en ligne le 2 novembre 2020, soit 150 ans jour pour jour

après les combats du Champ-des-Fourches à Rougemont-le-Château.

Contacter l'auteur.

 

Sources :
 

"L'année terrible 1870 dans la région de Thann-Guebwiller" d'après le journal de guerre de Jules Scheurer. 

"Journal d'un habitant de Colmar (juillet à novembre 1870)" par Julien Sée.

 "Mulhouse pendant la guerre de 1870-71. Notes prises au jour le jour" par Ernest Meininger.

"Journal du siège de Belfort" par Édouard Doll. 

"Souvenir d'un engagé volontaire : Belfort, 1870-1871" par Marcel Poilay.

"Belfort et les bataillons mobiles de la Haute-Saône" par J.-A. Hild.

"Histoire générale de la guerre franco-allemande (1870-71). Les armées de province" par Léonce Rousset.

"Critique stratégique de la guerre franco-allemande" par le général Grisot.

"Pour la patrie : 2 novembre 1870, les Prussiens à Rougemont (Haut-Rhin)" par A. Géant.

 "La grande défaite 1870-1871" par Alain Gouttman, d'où sont extraites les citations de G.Sand et E.Quinet.

 "Guewenheim pendant l'année terrible : été 1870-printemps 1871" par Clarisse Graff, dans Patrimoine Doller n°23 de 2013.

 Lettre de Victor Zeller au sergent Ceuzin, mise à disposition par M. Bernard Zeller.

 Sites internet :

     https://fr.wikipedia.org/wiki/Accueil

     BS Encyclopédie : l'Alsace du temps du Reich.

     le site des archives du Haut-Rhin pour les actes d'état-civil de Masevaux.

     https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01290407/document

 

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