Histoire locale de Masevaux.

 

 

 

Un masopolitain au service de Louis XV :

Conrad-Alexandre de Rothenbourg

(1684-1735)

 

 

Nota : 

Selon les documents, le patronyme "Rothenbourg" s'écrit aussi : Rothenburg, Rothembourg,  Rottembourg, Rottenbourg.

Les notes dans la colonne de droite apportent un complément d'informations aux noms et termes en rouge foncé dans le texte. 

 

 

 

Les origines.

Conrad-Alexandre de Rothenbourg est le descendant de nobles originaires d'Europe du Nord et de l'Est qui se sont illustrés au service du roi de France.

Son grand-père maternel, Conrad de Rosen, est né en 1628 en Livonie suédoise. Il sert d'abord dans les gardes de la reine Christine de Suède, puis à la suite d'un duel où il a tué un capitaine, il se réfugie en France. Là, son cousin, le lieutenant-général Reinhold de Rosen, dont il épousera la fille Marie-Sophie en 1660, le fait entrer dans son régiment. A la mort de son beau-père en 1667, il devient mestre de camp de ce régiment. Après s'être converti au catholicisme, il poursuit une brillante carrière militaire au service de Louis XIV qui l'élève à la dignité de maréchal de France en 1703.

 

 

 

Livonie : territoire sur la mer Baltique autour du golfe de Riga, correspondant aujourd'hui à la Lettonie.

Mestre de camp : grade militaire de l'Ancien Régime correspondant à celui de colonel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le maréchal de Rosen. (1628 -1715)

 

 

Origine de l'image : Wikipedia

 

En 1682, Anne-Jeanne de Rosen, la fille aînée de Conrad de Rosen, épouse Nicolas-Frédéric de Rothenbourg, natif de la principauté de Crosne en Silésie et qui a également choisi de servir la France. Conrad de Rosen se démet alors de son régiment au profit de son gendre. Nicolas-Frédéric de Rothenbourg parvient au grade de maréchal de camp des armées de Louis XIV qui, en reconnaissance de ses services, lui décerne le titre de comte.

 

Crosne : un ouvrage du XVIIIe siècle situe Crosne dans la région de Lemberg (aujourd'hui Lviv en Ukraine) mais le nom actuel de ce lieu et sa localisation n'ont pas pu être trouvés.

 

 

Les Rosen et les Rothenbourg à Masevaux.

En 1680, Conrad de Rosen prend pied à Masevaux en achetant aux Fugger la seigneurie de Masevaux au prix de 56 606 livres. Il devient alors seigneur de Masevaux ; il est aussi seigneur de Bollwiller et de Dettwiller. Bien que résidant plus souvent à Bollwiller que dans la cité dollérienne, il fait construire à Masevaux une nouvelle résidence au centre de la ville.   

En 1684, Nicolas-Frédéric de Rothenbourg rachète la seigneurie de Masevaux à son beau-père. Lui et son épouse finissent leurs jours à Masevaux.

 

 

 

Fugger : très riche famille de banquiers du Saint-Empire Romain Germanique.

Résidence : appelée le "château" ou "Schlosshof", elle était située à l'emplacement actuel de l'école des Abeilles et de la résidence du Moulin. Très délabrée, elle a brûlé en 1897.

 

 

 

Inscription placée au-dessus de la dalle funéraire.

Photo de l'auteur.

 

Dalle funéraire de Nicolas-Frédéric de Rothenbourg et Anne-Jeanne de Rosen dans l'église Saint-Martin de Masevaux.

Ces dépouilles ont été enterrées initialement dans l'église paroissiale Saint-Martin hors les murs (située sur le cimetière du haut), puis transférées à plusieurs reprises quand le sanctuaire les abritant était détruit  : en 1786 dans l'église Saint-Erhard (église de l'hôpital) ; en 1800 dans l'église de l'ancien chapitre noble, enfin en 1842 dans l'actuelle église Saint-Martin.         

 

 

C'est en raison de ces circonstances que Conrad-Alexandre de Rothenbourg, fils de Nicolas-Frédéric de Rothenbourg et Anne-Jeanne de Rosen, naît à Masevaux le 24 février 1684. En 1716, à la mort de son père, Conrad Alexandre hérite du titre de comte ainsi que de la seigneurie de Masevaux.

 

 

Un document du XVIIIe siècle, le définit comme "comte de Rottembourg, seigneur de Moissevaux, Keivenheim, Seintein et Oberbruck." (orthographe originale)

 

 

 

 

La carrière de Conrad-Alexandre de Rothenbourg. 

militaire

Dans la lignée de ses aïeux, Conrad-Alexandre embrasse d'abord la carrière des armes. En 1703, à l'âge de 19 ans, il entre au service du roi comme mousquetaire. L'année suivante, il est capitaine dans le régiment de son oncle, le comte Reinhold-Charles de Rosen, avec lequel il est engagé dans la Guerre de Succession d'Espagne (1701-1714) qui oppose Louis XIV à l'alliance formée par l'Angleterre, les Provinces-Unies, le Portugal et le Saint-Empire. De 1705 à 1709, il se distingue en Flandre où sa conduite lui vaut d'être nommé mestre de camp. Par la suite, il atteindra les grades de brigadier puis de maréchal de camp.

diplomatique

A l'issue du conflit, sa carrière s'infléchit : il passe de l'armée à la diplomatie. En 1714, il est nommé ambassadeur de France auprès du roi de Prusse à Berlin. Il en est rappelé pour remplir les fonctions de second ambassadeur plénipotentiaire au Congrès de Cambrai qui devait œuvrer au rétablissement de la paix et de la confiance entre les puissances d'Europe après les grandes guerres de Louis XIV.

Après la séparation du congrès, il retourne en Prusse auprès du roi Frédéric-Guillaume de 1725 à 1727. 

Le zèle de Rothenbourg au service de la France est reconnu et gratifié : le roi érige la seigneurie de Masevaux en fief et y ajoute la terre voisine de Rougemont devenue vacante par la mort du titulaire, le maréchal d'Huxelles. Désormais, le comte de Rothenbourg est à la tête des seigneuries réunies de Masevaux et Rougemont.

A peine revenu de Berlin en 1727, Rothenbourg est envoyé par le cardinal de Fleury en Espagne pour mener les délicates négociations entre la France, l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande et le Saint-Empire. L'enjeu est toujours la pacification des relations en Europe malgré la rivalité commerciale qui oppose les puissances maritimes. En 1728, Rothenbourg signe avec ses homologues les préliminaires d'un futur congrès pour la pacification de l'Europe. Cependant les tensions ne s'apaisent guère et, en 1730, le plénipotentiaire est de retour à Madrid pour de nouveaux entretiens portant sur les droits et privilèges des négociants français dans les territoires espagnols.

Malgré ses succès de négociateur et l'estime dont il jouit auprès de Louis XV et dans les cours européennes, Conrad-Alexandre de Rothenbourg doit renoncer à sa carrière en raison de sa mauvaise santé. Il demande à être rappelé d'Espagne et revient à Paris en 1731.

 

 

 

 

 

 

Provinces-Unies : Pays-Bas actuels

 

 

 

 

Maréchal d'Huxelles : Nicolas Chalon du Blé (1652-1730), marquis d'Huxelles, maréchal de France.

Rougemont : c'est pure coïncidence si Conrad-Alexandre de Rothenbourg devient le seigneur d'un fief qui en allemand se dit également "Rothenburg".

Cardinal de Fleury : André-Hercule de Fleury (1653-1743), principal ministre de Louis XV de 1726 à 1743. 

 

 

La vie privée.

En 1721, Conrad-Alexandre de Rothenbourg épouse la comtesse Jeanne-Madeleine de Helmstatt, mais cette union reste sans enfants.

Lorsqu'il réside à Paris, Rothenbourg occupe, rue du Regard, un splendide hôtel particulier. Il est connu pour être à la tête d'une belle fortune qu'il consacre avec prodigalité en dépenses architecturales et en mécénat, notamment en faveur du grand peintre du XVIIIe siècle, Jean-Siméon Chardin (1699-1779).

 

 

Helmstatt : famille noble allemande dont une branche est implantée en Lorraine, notamment sur la seigneurie de Hingsange (Moselle actuelle).

Mécénat : par exemple, en 1732, Rothenbourg commande à Chardin deux grands panneaux décoratifs représentant des trophées de musique.

 

 

 

 

 

 

 

L'Hôtel de Rothembourg aujourd'hui.

(façade donnant sur le boulevard Raspail)

 

Origine de l'image : 

Par Celette — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=76472124

 

 

La fin de vie.

Les ultimes années de la vie du comte de Rothenbourg sont marquées par les honneurs. En 1734, Louis XV l'élève au grade de maréchal de camp et le nomme gouverneur de la place forte du Quesnoy. Le roi lui confère également l'ordre de Saint-Michel et l'ordre du Saint-Esprit, mais ses infirmités continuelles l'empêchent d'y être officiellement reçu ; il a cependant la permission d'en porter les insignes : la Croix de l'ordre de Saint-Michel et le Cordon de l'ordre du Saint-Esprit.

Conrad-Alexandre de Rothenbourg meurt à Paris le 4 avril 1735 à l'âge de 51 ans. Son testament témoigne de sa libéralité : il laisse à tous ses domestiques des pensions viagères et lègue des sommes généreuses aux pauvres de sa seigneurie et à ceux de la paroisse de Saint-Sulpice où il est enterré.

 

 

 

 

Le Quesnoy : place forte située au sud-est de Valenciennes (Nord).

 

 

La postérité.

Conrad-Alexandre de Rothenbourg n'ayant pas de descendance, ses biens passent à ses deux sœurs : Anne-Louise, chanoinesse de Remiremont, et Jeanne, mariée avec Nicolas-Joseph de Vaudrey. La fille de ce couple, Jeanne-Octavie de Vaudrey, épouse en 1731 Anne-Armand de Rosen, petit-fils de Conrad de Rosen, si bien que les seigneuries de Masevaux et Rougemont restent en possession des familles Rosen et Rothenbourg.

 

 

La dernière comtesse et héritière de la seigneurie de Masevaux, Sophie Rose de Rosen (1764-1828) est la petite-fille d'Anne-Armand et Jeanne-Octavie. 

 

Les armoiries des Rosen-Rothenbourg (1718).

Ce bas-relief est aujourd'hui l'une des rares traces des deux anciennes familles seigneuriales encore visibles à Masevaux. Il est intégré dans le mur de la résidence du Moulin qui donne sur la rue de l'Ancien Hôpital.

Au centre, l'écu ovale de gauche contient les armes des Rothenbourg avec le lion debout et les trois bandes obliques, celui de droite est gravé des trois roses des Rosen. 

Photo de l'auteur.

 

 

Conclusion.

Cette rapide biographie de Conrad-Alexandre de Rothenbourg retrace le destin d'un noble sous l'Ancien Régime. Au rebours des clichés blâmant l'existence oisive et dispendieuse de la noblesse de Cour, nous suivons ici une vie vouée à servir. Au XVIIIe siècle, on disait le service du roi, aujourd'hui ce serait le service de l'État. Sur les champs de bataille, Rothenbourg montre son courage physique et, dans les ambassades, son intelligence des problèmes géopolitiques en l'Europe. Tout au long de sa carrière, sa fidélité est reconnue par le roi qui le gratifie d'avantages matériels et de distinctions honorifiques. Ainsi ce gentilhomme d'origine étrangère, très probablement de langue allemande, s'intègre-t-il pleinement au royaume de France.  

 

 

Henri Ehret, janvier 2020.

Contacter l'auteur.

 

Sources.

 "La famille Rosen en Alsace et en Franche-Comté" par Paul Gerber, collection "Pays d'Alsace", site Gallica.

 "Recueil des instructions données aux ambassades et ministres de France depuis les traités de Westphalie jusqu'à la Révolution française." site Gallica.

  Mercure de France, 1735, site Gallica.

 "Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France" par l'abbé Expilly.

 "L'envers de la diplomatie officielle de 1715 à 1730" dans la Revue belge de Philologie et d'Histoire, 1926.

 "Chardin, biographie critique" par Gaston Schéfer. 

  Patrimoine Doller n°7, article "Il y a 100 ans... le château en feu." par René Limacher.

  Wikipédia.

  Geneanet.

 

 

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